Sablier

Vous m’avez dit « S’il vous plaît, comptez ».

J’ai dit : « A partir de combien ? »

Sablier arithmétique qui finit dans un cri et la lumière dans vos yeux que j’exige parfois d’être ouverts. Autour d’eux, j’aime voir votre visage se déchirer comme l’océan sous la tempête.

Le jouet, multiplicateur exponentiel, bourdonne en hors champs.

10

Mordillement des lèvres. Et ce regard mi-chienne mi-louve.

9

Gémissements de souris et rictus de chatte affamée.

Je ralentis le décompte. Les mathématiques sont aussi question de rythme.

8

Vous sentez ma main sur votre nuque et je chuchote : « Il faut tenir. »

Vous acquiescez de la tête. Je souris.

7

Derrière vos lèvres closes, des souffles puissants grondent, Pandore, je suis.

6

J’ai laissé trainer le « s » et regarder votre menton se poser sur votre poitrine. Nuque en tension. Et la bouche, ouverte, cherche l’air. Submersion en cours.

5

Je sens le « S’il vous plaît » arriver. Je relève un coin de ma bouche, en bon salopard.

4

Le bourdon du jouet disparaît sous le ressac de votre souffle et vous me fixez, soudainement, votre regard est celui d’un jour de mai.

« Tenez. Encore. »

3

Votre poitrine se soulève comme un cœur qui palpite. Vos joues rosissent et ma queue durcit.

2

Le tonnerre gronde au dessus de l’océan. Et votre corps se tend.

Voile blanche.

Halètements.

1

La connexion entre tête et clitoris est faite. Il y a le plaisir et la douleur de le contenir.

J’attends. Un peu.

Je souris franchement.

Votre visage est un martyre.

 

« Jouissez ! Maintenant ! »

Le jaillissement et l’assouvissement.

Une femme a joui.

L’espace d’un instant, une éternité est née, a vécu et s’est éteinte.

Plus tard, vous m’avez dit « Merci « .

Après avoir joui, encore une fois.

Seule.

« Là, au bout du quai, je t’attends. »

Elle m’attendait sur le quai. Elle avait traversé la moitié de la ville pour venir me rencontrer.

J’étais heureux.

Elle est mon amie. Celle avec qui je devais regarder les étoiles.

C’était le matin, elles étaient parties.

Mais ce n’était pas grave, j’allais la voir.

Le quai était aussi long que la ville était vaste.

Il y a eu un imprévu une semaine avant : nous ne pouvions nous voir que très peu de temps.

Elle avait peur que l’on se manque. Que l’on ne puisse que s’effleurer à quelques minutes près, à quelques pas de distance.

Moi aussi.

Rien n’est facile. Cette fois encore. Mais on devait réussir.

Je la cherchais des yeux. Mon cœur battait la chamade (tu le sauras en le lisant).

Je l’ai appelée. Elle m’a dit : « Là, au bout du quai, je t’attends. »

Elle est arrivée vers moi avec ce sourire que j’aime tant. Mais là… C’était autre chose. La gare, les voyageurs, le bruit, le froid, le reste furent engloutis dans la lumière de son sourire.

Elle est belle. Incroyablement belle. Mais ce n’est pas pour cela que je l’aime (je ne te l’ai jamais dit, je crois), c’est pour ce rayonnement, cette lumière dont elle semble composée.

Elle avait un long manteau jaune. Habillé de lumière. Ça ne m’a pas surpris. J’ai pensé un roman de Modiano où il est question d’une femme en manteau jaune, de métro, de Paris. Je n’étais plus très clair dans ma mémoire.

Elle était comme une pépite, sur le gravier terne et gris, dans le courant d’une rivière. Elle n’était pas au milieu des autres, ce sont les autres qui étaient autour d’elle.

J’ai ouvert les bras, elle les siens, et on s’est étreint.

C’était doux, c’était de l’humain, c’était du temps suspendu par les ailes. Je l’ai serré deux fois dans mes bras. Je crois que je lui ai dit que j’étais heureux de la voir. J’espère que je ne lui ai pas paru étrange, mais je ne savais rien dire d’autre. J’étais heureux. Je ne sais pas le dire. Je sais l’écrire, après.

Je lui ai dit que son sourire était merveilleux. Je ne pouvais faire autrement.

J’ai scruté son visage. Il était si prêt, j’ai pris son empreinte. Mes yeux ont essayé d’en graver le moindre trait dans ma mémoire. C’est évidemment impossible. Je ne sais que fixer des détails. Cela a toujours été ainsi. C’est ce qui est important, qui me perce l’âme qui reste.

Ses yeux donc, le crépitement que l’on y trouve, comme celui de la lumière du soleil, un après midi d’août dans l’eau d’une fontaine, là où la lumière sculpte la dentelle liquide, l’eau devenue flammèches.

Son sourire aussi la révèle. Un sourire qui est une porte sur la profonde bonté et l’empathie qui l’habite. C’est un sourire de foi en l’autre. C’est une bénédiction.

Croyez moi.

Une belle âme.

On a recherché un dealer de caféine.

Elle m’a dit que la gare du Nord n’était pas vraiment son territoire. J’ai ri. Moi, c’était cette ville qui n’était pas mon territoire.

Elle m’a payé mon café. J’ai protesté. Elle m’a dit c’est comme ça. J’ai fait taire le vieux mâle blanc cis. J’ai encore souri

Je souris beaucoup. Je ne le sais pas toujours.

On a parlé, à la fois un peu intimidés mais aussi impatients d’entendre l’autre, de le voir parler, se modeler dans une réalité autre que celle de nos échanges derrière un écran ou dans le haut-parleur d’un téléphone. On a beaucoup ri aussi. Elle est drôle, intelligente, vive.

Elle m’a appelé « Monsieur l’écrivain ». Elle sait que je ne sais plus où me mettre lorsque l’on me dit cela. Elle est taquine. Ça fait aussi son charme. J’ai répondu, bredouillé un truc peut être drôle, je ne sais plus, mais j’étais confus. Elle a ri. C’était beau.

Je tentais d’être à la hauteur, de ne pas décevoir… Mais je ne sais pas jamais trop comment faire.

Mes yeux clairs l’ont fixés. Je voulais savoir. Une femme forte, pleine d’humour, qui en impose, sûre d’elle, à l’aise avec sa féminité, ça je l’ai vu. Lumineux.

J’ai aussi perçu les fêlures, je les connais. On se dit beaucoup de choses. Elles sont là mais elle est plus forte qu’elles. Elle ne le sait pas mais elle est très forte.

Le temps filait, hémorragique, nous sommes allés vers la station de métro.

On prenait la même ligne mais dans des directions opposées. J’avais le temps. Je l’ai accompagnée sur le quai. Les portes des voitures étaient ouvertes. Elle m’a dit : « je prendrai le suivant ». Elle a étiré le temps au maximum. On a parlé, c’était bien.

Puis d’autres portes se sont réouvertes. Elle m’a dit : « Je dois y aller ». Elle a ajouté mon prénom, le vrai, et ses yeux brillaient. J’ai eu l’impression que ce fut soudain, précipité. Comme si elle fuyait. Comme si elle réduisait au minimum l’adieu. Elle aurait voulu rester, des heures – elle me l’a dit après, dans les mots du téléphone – moi aussi, j’aurais voulu, mais la vie, l’exigente, la prosaïque, celle qui reçoit un salaire, exigeait son dû. Elle a presque couru vers le ventre ouvert de la voiture. C’est ce que j’ai cru. La vérité est sans doute autre.

Son visage était triste. Je lui ai souri. Je n’aime pas la savoir triste. Elle est partie se placer parmi les autres. Juste derrière les portes.

Le gobelet de café à la main, les yeux dans les miens. Elle était, dans son manteau-soleil, différente. Elle était au monde.

Elle était triste mon amie. J’étais heureux de l’avoir vue, enfin, mais on allait déjà se quitter.

On ne s’est pas quitté des yeux, petits sourires un peu tristes aux lèvres, lorsque le métro est parti. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse, je l’ai serrée dans mes yeux. Bien fort.

J’ai oublié de lui dire, qu’un jour, on les regarderait ces fichues étoiles. Et que je l’aimais, mon amie.

Possession

Ce sont les bruits qui forment les premières lisières du souvenir : l’escalier majestueux et sombre, la porte qui s’ouvre et enfin le bruit de ses pas sur ce parquet aussi vénérable que les chênes qui furent abattus pour lui donner vie.

La lumière du jour, derrière la grande fenêtre, était estompée par les voilages. Celle d’un après-midi de novembre. Une lumière qui n’avait pas envie d’être là ébauchait la scène.

C’était une lumière d’abysse.

« Une lumière prémonitoire ? » Elle s’était posée la question, elle s’en souvenait.

Il y avait le lit. Au milieu de la pièce, une masse à la fois étrange et familière. Un lit à baldaquin, un lit de princesse de conte de fée, mais ici, il était noir, les tentures aussi. Comme celles d’un dais mortuaire. Les draps étaient eux d’une blancheur éclatante, ce qui, par contraste, les rendait presque obscènes. Les murs, couverts de bois, – elle était dans un monde composé de cette matière encore vivante même après son dépeçage – étaient nus. Une odeur d’encaustique. Ça aussi, elle s’en souvenait.

Elle ne vit qu’une seule pièce de décoration : un long miroir rectangulaire reposant sur le sol, appuyé sur le mur, à droite du lit. Elle se dit qu’allongé, on devait, en tournant la tête, pouvoir se regarder.

Les bruits du monde extérieur parvenaient, étouffés et sourds, à s’immiscer dans la chambre – car c’en était une – mais sans en perturber le calme, la quiétude de catafalque.

Elle ne pouvait s’empêcher de plonger dans des métaphores funèbres. Elle s’en étonna. Pourtant, elle était venue faire ici l’antithèse même de la mort, elle était venue ici pour baiser et jouir, pour se sentir vivante lorsqu’il la prendrait, jouerait de son corps et elle du sien – s’il lui en laissait la possibilité, car elle ne savait pas quelle serait la narration qu’il avait choisie pour cette fois.

Ils ne baisaient pas, tous les deux, ils se racontaient des histoires dans lesquelles ils jouissaient. C’était différent.

Elle respira profondément.

« Où était-il ?”

« Tu te demandes où je suis, n’est ce pas ?”

Elle sentit son sourire moqueur dans la phrase.

La voix venait de sa gauche, un peu en retrait. Elle tourna lentement la tête. Elle mit un peu de temps à le voir. Cette partie de la pièce était plongée dans une pénombre plus épaisse.

Elle distingua une forme qui se fit de plus en plus précise.

Un fauteuil, un Chesterfield sans doute – elle se demanda pourquoi elle en fut si certaine, l’atmosphère du lieu sans doute -, et lui, assis, les coudes reposant sur ses cuisses, le menton posé sur ses poings fermés. Elle ne voyait pas ses yeux, ni l’expression de son visage. Elle sentit, mais c’était peut-être une reconstruction mentale de la scène, son parfum – effluves fugitives – « Bleu ».

Elle savait que son regard était celui d’un conteur, celui d’un raconteur, un regard un peu fiévreux mais maîtrisé qui observe l’auditoire pour en prendre possession. Un regard de marionnettiste aussi.

“Avance vers le lit.” L’ordre premier. Leur histoire d’aujourd’hui serait donc sous le signe de son pouvoir et de son obéissance. Alors, qu’il en soit ainsi. Elle sourit et se dirigea vers le lit.

“Assieds-toi. A droite, face au miroir.”

Le bruit de ses pas, lents comme un décompte, emplissait l’espace. Elle se regarda s’asseoir. Elle se trouvait attirante. Pas belle, ça, c’était impossible. Son péché originel. Avec sa jupe noire d’une simplicité évidemment feinte qui lui sculptait un cul bouleversant et presque innocent, sa veste un peu austère – noire, elle aussi – et son chemisier blanc, pour le contraste, qui attirait le regard sur son décolleté pâle comme une aube d’automne, elle se savait désirable. Sans ostentation. Une surface lisse qui hurlait le feu souterrain.

Elle sourit. Le lit et elle étaient en accord, chromatiquement manichéens.

“Lève les yeux. Regarde.”

Un miroir. Le baldaquin était couvert d’un énorme miroir. Elle se voyait en plongée. Tant de surfaces réfléchissantes, de reflets et de regards renvoyés, de mises en abîme et de lignes de fuite… elle attendait la suite.

Elle l’entendit se lever et ses pas faire gémir le parquet.

Elle serait la prochaine.

Elle sourit à cette pensée. Elle connaissait la destination qu’ils atteindraient, comme à chaque fois, mais c’était le voyage l’inconnu, l’espérance.

Il sortit de l’ombre. Chaque main était refermée sur quelque chose. Et ces “quelque chose” pendaient un peu de part et d’autre des poings. Des entraves noires à l’étoffe intérieure rouge – un peu clichées mais jolies – dont chaque paire était reliée par une chaîne argentée – elle en compta assez pour savoir que chevilles et poignets seraient contraints – et un foulard blanc. De la soie sans doute.

“Allonge-toi.” Elle voyait ses yeux. Enfin. Il lui sourit. Ordre second. Début de la série.

Elle le fit le plus confortablement possible. Ce ne fût pas difficile. Le lit et les oreillers l’étaient.

Comment avait-il trouvé cet endroit ? Comment avait-il su qu’une telle chambre existait ? A deux pas de chez elle en plus ? Elle s’interrogea. C’était à son tour de proposer un lieu. Les jeux de rôles auxquels ils aimaient jouer incluaient des lieux qui complétaient le jeu, lui donnaient atmosphère et saveur. Matérialité aussi. Elle ne lui demanderait pas. Comme lui ne lui demandait jamais comment, ni pourquoi. La première question était inintéressante et la seconde, si elle devait se poser, indiquerait un échec, une faute de goût de la part de l’autre. Ce n’était pas encore arrivé.

Il posa sur le lit les accessoires. “Regarde.” Il lui indiqua, en levant les yeux, de fixer le miroir. Elle le fit et il la fixa en faisant ricocher son regard dans le miroir. “A partir de ce moment, tu ne dois plus croiser mon regard ailleurs que dans l’un des miroirs.” Il marqua une pause. Un coin de sa bouche se leva, parcheminant sa joue, à la barbe de trois jours savamment négligée, de quelques rides d’expressions. Semi-rictus de chat jouant avec une proie consentante. “Sinon le jeu prendra fin.”

“Salaud.” pensa-t-elle mais elle se mit à mouiller. Son corps trahissait sa pensée. Oxymore écrit à la cyprine.

Il glissa ses mains sous la jupe et tira doucement sur sa culotte pour lui enlever. Elle leva un peu les hanches pour l’aider. Elle se vit le faire. Les miroirs étaient ses yeux.

Elle le regardait faire comme on assisterait à un spectacle un peu plus immersif que les autres. Elle se voyait. Cela l’excitait. Plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle le vit lever la tête et se connecter à ses yeux. C’était l’impression exacte qu’elle ressentait. Une connexion. Un petit choc électrique lorsqu’elle vit ses yeux verts.

Il porta à son nez la culotte – devenue boule de tissu dans son poing – qu’il huma profondément, en fermant les yeux. Il les rouvrit – petit secousse dans son ventre – et elle vit ses lèvres former des mots : « J’aime tant ton odeur. Celle de ta peau, de tes cheveux, de ta sueur au creux de ton cou, entre tes seins mais rien n’égale l’odeur de ton sexe. C’est le parfum de ton âme, celui de ta fragilité et de ta force, c’est celui, animal, de la chienne et, affirmé, de la femme qui sait ce qu’elle veut donner… ou prendre. » Son autre main se posa sa vulve et deux doigts – elle les vit avant de les sentir – pénétrèrent sans aucune difficulté en elle. « Et je ne parle que du plaisir d’un sens. » Il lui sourit doucement. Se retirant de son vagin, il porta à ses lèvres les doigts mouillés et les suça. « Le goût de ta chatte est aussi délectable. Épicé et sucré, je ne m’en lasse pas. »

Des mots qui prennent au ventre, des mots qu’elle sent battre en elle.

Il eut ce sourire si doux, ce rayon de lumière qui filtre lorsqu’il entrouvre la porte.

Il l’avait toujours lorsqu’il brandit les entraves. « Vos poignets. »

Le temps du vouvoiement était venu. Elle devenait le jouet. Il devenait l’instrument. Ils allaient entrer en scène.

Elle tendit les bras vers lui, elle se regardait le faire. Toujours spectatrice, à la fois sur les planches et au balcon. Cliquetis des boucles et lente pression cerclant ses poignets, il commençait à marquer son territoire.

Il descendit du lit et, utilisant les miroirs pour suivre ses mouvements et multiplier les angles de vue et les perspectives, elle le vit utiliser des crochets fixés dans la structure même du lit – elle ne les avait pas remarqué, ils étaient de couleur noire, mate, invisibles au premier abord, un lit fait pour être contraint, un lit de possession, d’exorcisme – pour attacher les entraves derrière sa tête. Ses bras étaient tendus et son corps suivait le mouvement, il se mettait en tension, muscle après muscle, centimètre carré après centimètre carré de peau, nerf après nerf. Elle se dit que ses seins étaient plus petits dans cette position. Ses tétons étaient durs, presque douloureux.

Il ne disait rien, il maniait son corps à elle avec fermeté et souplesse. On ne percevait que le grincement du lit et des lames de parquet, leurs respirations – elle eut l’impression que la sienne était bruyante, trop présente -, les bruits du dehors rôdaient, évanescents, autour d’eux. Un monde si étranger, comme une dimension parallèle, ils n’étaient plus de ce monde là, plein de bruits laids, d’odeurs écoeurantes, de regards vides, de gestes absurdes et sans but. Ici, tout était important, tout faisait sens. Ils habitaient cette chambre, ils faisaient corps avec elle, tout ce qui la composait, tout était signifiant ici. Chaque regard qu’ils jetteraient en pâture aux miroirs, chaque mouvement qu’ils feraient, chaque mot qu’ils diraient, tout comme ceux auxquels ils ne donneront pas vie, tous auront des conséquences fondamentales, mettront en branle une dérive de leurs corps-continents et ils libéreront le Léviathan. Alors ils se laisseront dévorer. Enfin dévorés.

Il saisit une cheville, l’enserra d’une main ferme. L’air siffla entre ses dents et son dos s’arqua légèrement. Il savait. Cette partie de son corps entrait en résonance avec le plaisir. Son plaisir. Elle faillit braquer ses yeux directement sur lui. Elle se retint in extremis. Lui la regardait, il la testait. Elle le vit dans le miroir la surveiller, son profil dans la lumière terne était celui d’un tentateur, d’un provocateur. Elle avait résisté. Il tourna la tête, ils se fixèrent de reflet à reflet. Elle le défiait. « Bien. Mais n’espère pas m’échapper même dans ces miroirs. Ils sont mes alliés. Ils sont mon piège. » Et il rit. Sûr de lui. Sûr d’elle aussi.

Le rituel se poursuivit aux chevilles.

Il quitta le lit.

“Regarde au-dessus, le miroir.”

Elle vit ses mains lui relever sa jupe sur ses hanches, aucun ménagement, il la remonta sur son ventre comme on ouvre négligemment un rideau. Il tira sur le chemisier, elle entendit le tissu craquer, un ou deux boutons sauter, et ses mains se glissèrent dans les bonnets pour en sortir ses seins, mettre à l’air libre les aréoles – qu’il aimait tant lécher, sucer et mordiller -, là encore sans réelle attention, sans douceur, comme il sortirait une pâte d’un pétrin. Sa poitrine, en partie dénudée, pressée par le soutien-gorge et le chemisier à moitié ouvert, lui fit penser à cette matière blanche, gonflée et déformée, mise à nue, exposée, et non plus à ses seins ronds, denses et affirmant sa féminité qu’elle aimait ; c’était l’une de rares parties de son corps qu’elle aimait d’ailleurs. Il l’avait fait exprès.

« Que voyez-vous ? Racontez moi. Ne mentez pas. Je le saurais. »

Elle ne dit rien. Durant une minute ou peut-être deux, elle fixa intensément son reflet. Que voyait-elle ? Vraiment. Elle l’entendait respirer, marcher et s’éloigner un peu du lit – il était entre le lit et le miroir reposant contre le mur. Elle ne voyait donc qu’elle dans ce putain de miroir. C’était presque insupportable, ce reflet, ce qu’il renvoyait d’elle. Insupportable car terriblement excitant, impitoyablement excitant. Elle sentait son sexe se mouiller, – elle le voyait même dans la glace -, des seins devenir durs, elle sentait palpiter son ventre, presque battre plus fort que son cœur. Elle voyait, elle se voyait vraiment. Son corps entravé, vulnérable, sa chair montrée, dévoilée brutalement, sans esthétisme. Une chair à prendre, une bête à saillir, de la viande à foutre, voilà ce qu’elle voyait. Et ça la faisait mouiller, putain, elle coulait, chaque morceau de cette chair voulait être baisée, prise, ravagée. Elle voulait qu’il la fasse gueuler comme la chienne qu’elle était. Elle n’était pas forte, ni maîtresse de son destin, de son corps, libre, tout ce qu’elle était, tout ce en quoi elle croyait, luttait, n’était rien ici. Elle s’était dépouillée de tout cela. Elle était une femelle qui voulait se faire couvrir, se faire défoncer par une queue, des mains, des doigts, peu importait. Qu’on l’a ravage, c’est tout ce qu’elle demandait. Que celui qui voulait la respecter aille se faire foutre ! Ici, elle était faite pour prendre, encaisser et gueuler, supplier et oublier toute velléité de contrôle.

« Une chienne… je suis une chienne, une salope qui veut que vous la baisiez comme la dernière des putes. Je veux me faire attacher, maîtriser et que vous me ravagiez la chatte, la bouche ou le cul. Je me fous de ce que vous allez me faire. Je n’ai aucun choix à faire. Je suis à vous. Entièrement. Définitivement. Je veux que vous me fassiez tellement jouir que j’en aurai mal, que j’en gueulerai de ne plus en pouvoir. Je suis une salope qui aime ça. Qui aime enfin ça. Baisez moi. S’il vous plaît. »

C’était sorti d’un trait. Dans aucune hésitation, ni pause. Elle s’était purgée. Elle voulait qu’il la remplisse d’autre chose maintenant. De choses sombres, dures et chaudes.

« Fort, s’il vous plaît. Je vous en prie. »

Se soumettre la grandissait. C’était l’esclave qui exigeait sa soumission, qui l’imposait. Hegel dans une chambre, la dialectique du plaisir en laisse.

« J’accepte votre soumission. »

Il se rapprochait.

Elle continua de fixer le miroir la surplombant, il était trop près, si elle tournait la tête tout pouvait s’arrêter. Elle l’entendit murmurer à quelques centimètres de son oreille – il s’était agenouillé – :

– Quel sera le mot ?

– Sirène

– Bien. Je reviens.

Il regagna l’ombre d’où il avait émergé tout à l’heure.

Elle s’observa dans le miroir latéral : elle était vulnérable, attachée, soumise au moindre désir d’un autre, elle n’était plus elle-même, elle était ce qu’il voulait. Elle était l’argile qu’il allait modeler de sa volonté autant que de son corps, elle était la matrice de ce qui allait prendre vie ici. Il n’était rien sans elle. Elle se sentit si forte, si puissante et si libre à ce moment qu’elle en eut les larmes aux yeux et le sexe brûlant.

“J’ai ce qu’il me faut.”

Il pénétra dans le miroir en prononçant cette phrase. Il allait commencer.

Il laissa sa main courir sur son corps – des pieds à la tête – , s’attardant un peu là où la peau devenait feu et braises.

Elle voyait le reflet de tout ce qui se passait, un dédoublement de l’instant présent, un trouble dans sa personnalité.

A sa grande surprise, il vint s’agenouiller entre ses jambes ouvertes. Elle passait d’un miroir à l’autre cherchant dans leur surface la réponse à ses questions : Que va-t-il faire ? Que va-t-il me faire ?

Il releva sa manche droite, soigneusement, lentement. Il tendit le bras, plaçant la main en surplomb de sa vulve.

– Tu t’interroges, n’est-ce pas ?

– Oui.

– As-tu peur ?

– Non, j’ai confiance en vous. Mais je…

– “Je ne sais pas comment je vais jouir car je vais jouir. Mais comment va-t-il me crucifier ? Comment va-t-il me soumettre à sa volonté ? Serais-je à la hauteur ?” Tu te poses ces questions, n’est-ce pas ?

– Oui… ces questions…

– Regarde bien alors. Les miroirs te montreront la réponse. Ils ne mentent pas, eux.

Son bras gauche alla chercher derrière son dos, une bouteille translucide, cachée à sa vue jusque là. Il la plaça au-dessus de sa main et en fit couler le liquide épais. Celui-ci commença à couvrir ses doigts puis s’écoula en gouttes lourdes sur son sexe, ses cuisses. C’était un peu froid.

– Tu sais ce que c’est ?

– Du lubrifiant…

– Oui et tu sais pourquoi je m’en couvre la main ? Evidemment que tu le sais. Je vais l’introduire en toi. Entièrement. Je vais te remplir de mes doigts, prendre possession de ce vide, chaud et accueillant. Je te baiserai comme cela. Tu n’auras ni mon sexe, ni ma bouche. Tu auras ma main. Je vais te pousser à l’accepter, la prendre en toi, je vais de modeler, t’ouvrir et te faire aimer cela. Tu auras l’impression que tu n’y arriveras jamais, que je vais te déchirer mais tu vas en crever mais tu vas me demander de continuer, de le faire.

Elle savait tout cela. Il ne mentait pas. Mais elle avait peur et ça l’excitait, elle mouillait et sentait son vagin palpiter, battre à l’unisson du sang dans ses tempes.

Sa main luisante se posa sur sa chatte et commença à la caresser. Du bout des doigts comme on caresse un chat – cette image la fit sourire -, il prenait dans sa paume ce renflement fendu et le pétrissait. Elle sentait/voyait tout cela, sa main dans le miroir comme un cache-sexe sur sa vulve, ses doigts glissant sur son clitoris, ses lèvres. Une chorégraphie démente, l’impression de découvrir des sensations inconnues. Pourtant elle s’était déjà tant fait jouir et on l’avait fait jouir tout autant. Il y avait quelque chose de nouveau.

Il lui écartait les lèvres pour les lire en braille, les serrait pour branler sourdement le clitoris ou de la paume en presser le drapé.

Elle allait jouir. Elle le dit aux reflets. Elle en vit un sourire. Elle vit des yeux devenus émeraudes, impitoyables et froides dans leur éclat.

« Jouir ? Tu n’en es qu’aux prémices pourtant. »

Elle se cambra faisant de chaque pouce de peau tirant sur les entraves une nouvelle zone érogène. Et elle jouit en un « oui » sifflant.

Il en profita pour glisser quelques doigts supplémentaires en elle. La machine infernale entrait en branle. Deux doigts la caressaient et exploraient et alors que d’autres, sur la partie émergé de l’iceberg, traçaient des cercles lents et concentriques.

Il l’avait cueillie à la sortie du premier orgasme, le deuxième s’annonça sans lui laisser de répit. Elle avait compris que le renoncement au contrôle était inévitable. Elle était si heureuse. Elle était l’épave qui dérivait à la merci des courants espérant l’engloutissement, le maelstrom.

Elle jouit encore, en tension. Chevilles et poignets cerclés de feu dans le bruit des chaînes raidies.

« Maintenant, il est temps. Le veux-tu ? »

Elle haletait. Les gouttes de sueur lui brûlaient les yeux, des contractures lui raidissaient fesses et ventre.

Elle se voyait, là, au-dessus, pitoyable de plaisir et désirable comme une proie à l’attache.

« Oui… Fais moi gueuler. Montre moi qui tu es ! Si tu me veux, il va falloir faire mieux. »

Elle le défiait violemment. Elle ne sut jamais pourquoi elle le fit. Elle lui jetait son désir à la gueule comme une bravade kamikaze.

Une main vint, fulgurante, lui saisir la mâchoire, l’empêchant d’articuler quoi que ce soit d’intelligible.

« Tu veux jouer ? Bien. » Le ton était acéré, maîtrisé, aussi moqueur que menaçant.

« Regarde bien. Tu vas aimer. »

Le miroir. L’espace de contention de son regard. Il contrôlait aussi cela.

Elle ne voyait que le haut de son corps et sa main comme un étau autour de sa mâchoire. Sa bouche déformée par la pression des doigts et son sourire. Elle se souriait, lui souriait. Un sourire atroce, obscène. Un sourire de damnée.

Son sexe s’ouvrit. La pression était douce, décidée et continue. Il s’enfonçait en elle. Il enfonçait en elle, dans son ventre, le pouvoir qu’elle lui avait concédé. Il prenait possession de son fief. Le lubrifiant faisait son œuvre. Il lâcha son étreinte sur sa bouche et se redressa. Elle put voir dans le reflet ce que faisait ce corps au sien. Doigts réunis dans un faisceau grossier, le pouce légèrement en retrait, en arrière garde, de petites rotations alternées comme une vrille permettant de creuser ses chairs. Elle ouvrit les cuisses, avança avec d’infinie précaution son bassin pour accompagner sa main. Du bout des doigts, il la caressait au cœur de son sexe et il avançait toujours. Elle avait le sentiment de se remplir, cette sensation sourde qu’il la prenait vraiment, totalement. Une possession.

Elle ne voyait plus que les dernières phalanges de ses doigts et il progressait encore.

Soudain elle fut gênée par quelques chose, un bruit, une vibration dans ses tympans. Elle vit une femme au visage ravagé par la sueur – et des larmes peut-être -, son maquillage avait coulé, des mèches seraient engluées sur son front, un rictus brouillait ses traits et dans ses yeux, il y avait comme des éclats de folie. Cette femme hurlait, elle gueulait comme une folle, une banshee au cri tellurique. Elle eut peur de cette femme. Elle était aussi fascinée. Qu’avait-elle donc vue, subie pour être dans un tel état ? Pour avoir le regard aussi éclairé ?

Elle se rappela le miroir et elle sentit les va et vient de ce phallus grossier, un sexe de Minotaure, un couteau sacrificiel qui la baisait. Elle jeta son bassin sur lui. Il était le flux, elle était le reflux. Elle se baisait sur sa main autant qu’il la prenait. Elle ne contrôlait plus rien. Elle ne sentait que les vagues, terrifiantes, puissantes qui lui parcouraient le corps, de la chatte à la tête, des échos infernaux, ping pong cataclysmique. Et cette femme qui gueulait au loin, elle hurlait si fort… des mots immondes, des mots d’amour qui puaient le plaisir brut, la jouissance avec griffes et crocs et l’envie que cela ne s’arrête plus, jamais plus.

« Regarde moi. »

Elle jouit en se regardant dans ses yeux.

Il souriait.

Fragile 4 – Jouir – Baiser(s)

(ce texte est la suite de Fragile 4. Jouir – Préliminaires )

Baiser(s)

Je m’étais chargé comme d’habitude, de ranger et nettoyer. Je l’avais envoyé paître gentiment lorsqu’elle avait essayé de m’aider.

Elle était assise dans le salon, elle faisait une partie de poker sur son téléphone. Elle est une joueuse redoutable. Je m’avançais vers elle. Elle ne me voyait pas, occupée qu’elle était à dépouiller les malheureux qui l’affrontaient.

Je lui ai pris son portable des mains, je l’ai posé sur le canapé. Elle m’a regardé un peu surprise. Je lui enlevais ses lunettes et les posais à côté du portable toujours sans un mot. Elle sourit. Et prononça un : “Oh !” faussement outré. Je caressais doucement sa joue et lui souris à mon tour. Je me penchais pour l’embrasser. Les baisers ne restèrent pas longtemps doux et délicats. Nos mains parcoururent nos corps, en dessinèrent les contours, leur donnaient une réalité chaude et palpitante. J’aime caresser ses cheveux, les respirer. Il y a des océans de voluptés dans les cheveux des femmes. Baudelaire avait raison. Sa bouche était affamée, elle avait envie de moi. J’étais heureux. Une joie de gamin qui sait qu’on l’aime. Elle a des seins superbes. Des seins de nourrice. Des seins-refuge entre lesquels on peut oublier le monde, le reste, ce truc grisâtre dans lequel on patauge plus ou moins habilement. Je les caressais à travers l’étoffe, à pleine main. Mes lèvres se posèrent sur son cou. Là où je sais que la peau fait gémir sous le baiser carnassier. Ma main qui glisse et, entre la dentelle et la peau délicate, s’introduit pour sentir la chaleur, celle d’un sein et d’un coeur qui s’accélère. Nos bouches se trouvèrent à nouveau. Puis je serrai et une plainte s’éleva, une plainte très douce qui était aussi un souffle chaud sur mes lèvres, si proches des siennes.

Je relevais son haut et embrassais sa poitrine. Cette peau si fine, si douce des seins féminins. Cette peau de soie sur une chair qui s’embrase. Caresses et baisers alternant sucre et sel. Lorsque je sortis, du bonnet un mamelon, je ne pus m’empêcher de sourire avant de plonger ma bouche vers ce cercle caramel, gonflé et parcheminé, ce bout d’elle, une des parties émergées des rhizomes du plaisir. Je léchais, suçais et mordais. Je soufflais sur les braises qui commençaient à lui brûler sexe et tête.

Cela dura un moment, mes genoux de part et d’autre de ses cuisses, ma main dans ses cheveux, caressant son dos, ma bouche sur ses seins et son cou.

Elle voulait que l’on monte, que l’on aille sur le lit, s’achever de plaisirs.

Mais j’avais encore à faire. Encore à prouver et fixer les règles de ce moment de baise.

Je la fis se lever. Nous reprîmes notre éteinte et nos baisers. J’essayais de lui enlever son soutien-gorge. On rit car je fus aussi laborieux qu’un lycéen. Il était nouveau. Lorsque les seins furent libérés, je puis les annexer librement, totalement. Elle me caressait les cheveux alors que je les dévorais.

La boucle de sa ceinture s’ouvrit dans un bruit métallique, bouton et braguette ne résistèrent pas et mes doigts furent sur sa chatte. Vite. Très vite.

La fente était humide et ouverte, brûlante aussi. J’enfonçais deux doigts. Sans ambages, ni minauderies. Elle était prête. Je lui dis, mes yeux dans les siens : »Tu vas jouir. Ici. » Elle avait l’air surpris mais me serra plus fort encore, en poussant, comme à chaque fois, ce petit cri, presque un souffle, lorsque je la pénètre de mes doigts. Elle aime ça. Elle aime être remplie par eux. Je le sais. Elle allait être comblée. Ça ne faisait que commencer.

Ils s’activèrent et elle essaya d’écarter plus les cuisses mais son jean l’en empêcha.

Je le fis glisser, elle se retrouva, le pantalon sur les chevilles, empalée sur les doigts et entre mes bras. Elle écarta et je me mis à bien la branler. Elle allait jouir. Vite. C’était évident. Elle me regardait les yeux grand ouvert, surprise un peu, devant la vague qui s’annonçait déjà. « Tu vas jouir ? » Elle gémissait en me regardant. « Dis-le moi !”, je branlais plus et d’un doigt en sus, je lui arrachais un « oui ». Le son mouillé de mes doigts la prenant se répercutait dans l’espace de la pièce. Elle s’agrippa à mes épaules et se mit à jouir en fermant les yeux et en souriant. Je ralentis le mouvement. Lentement, mes doigts de retirèrent pour revenir vers la caresse sur sa vulve détrempée. Elle haletait dans mon cou. Les baisers reprirent. Légers, doux et tendres.

Je me concentrais sur son clitoris. Il roulait sous mon doigt. Rapidement, c’est avec lui, qu’elle atteint à nouveau l’orgasme. J’avais cette sensation de contrôle. Je la contrôlais par le plaisir et la parole – en fait, elle l’autorisait ce contrôle, je n’imposais rien qu’elle n’ait décidé, accepté ; rien qu’elle ne m’ait octroyé – : je lui demandais de dire, de crier. Je voulais l’entendre pas seulement le voir, son plaisir. Et elle le fit. Elle ouvrait la porte. J’étais sur le bon chemin.

J’eus l’intuition de ce que j’avais à faire. La faire jouir, évidemment, mais j’avais plus à atteindre. C’était notre première fois depuis l’incident. Il y avait d’autres enjeux, pour elle et pour moi.

Je la fis pivoter sur elle-même – nous étions en plein câlin post orgasme – et me retrouvais derrière elle, mon torse contre son dos. Elle riait en me disant : « Mais que vas-tu me faire ? » Je lui déposais un baiser dans le cou et lui enlevais, enfin, son haut. Je posais une main sur sa poitrine, la serrant contre moi, en prolongeant la succion de mes lèvres sur son cou. Zone érogène que je connaissais bien. Elle posa une main sur la mienne et l’autre vint se poser sur ma nuque pour caresser mes cheveux. Elle aimait.

Entre ses cuisses, je glissais mes doigts. Écartant les lèvres et glissant sur le bord de l’orifice. Elle appréciait. Elle renforça l’étreinte de sa main sur ma nuque. Je la masturbais avec méthode, sans précipitation. Elle se laissait dériver vers de nouvelles vagues.

Je la fis se pencher, jambes écartées, cul tendu, les mains posées sur les accoudoirs du canapé et d’un fauteuil attenant. Je caressais doucement son dos et mes doigts la pénétrèrent. Deux, toujours deux au début, c’était facile, elle était ouverte et mouillée, elle était prête.

Un à un, mes doigts se rejoignirent pour augmenter le volume de cette bite qui n’en était pas une. J’écartais les lèvres de sa vulve de mon autre main, pénétrant plus encore, la prenant plus totalement, elle jouit plusieurs fois durant cette prise de possession, elle me laissait prendre son corps pendant qu’elle investissait son plaisir, qu’elle en faisait la conquête. Je n’étais qu’un outil entre ses cuisses pour qu’elle atteigne son but, la forme la plus pure de la puissance : s’abandonner totalement à l’autre et s’oublier. Oublier ce qui était advenu.

Je caressais, tout en lui faisant l’amour de ma main, les seins, le dos, le clitoris. Et je sentais venir les secousses, j’embrassais doucement sa bouche aux lèvres ouvertes dans des cris pas toujours silencieux.

J’observais son visage de suppliciée. Sous ses cheveux, rideaux en lambeaux, je cherchais à lire l’abandon, ce cadeau démentiel qu’elle me faisait en m’autorisant à la faire jouir et à me donner le spectacle de sa vulnérabilité la plus absolue.

J’aime la faire jouir. Beaucoup, longtemps. La voir jouir, l’entendre jouir, sentir son corps lentement, ou parfois subitement, se révolter sous le plaisir. Je sais que je ne suis pas un amant exceptionnel avec ma bite.

Alors je veux, je me consacre à la caresser, la lécher, l’embrasser, la doigter pour lui donner du plaisir, le plus possible avant qu’elle me demande de la prendre. C’est important pour elle, moins pour moi. La pénétration n’a jamais été qu’une possibilité.

Il arriva dans le bruit de ses chairs détrempée et de mes doigts devenus boutoir, l’orgasme qui déchire, celui qui fait dire « assez » et qui fait se tendre la nuque pour pousser un cri long, un cri de folle aux yeux grands ouverts mais qui ne voit plus.

Ses jambes tremblaient encore lorsque que je l’aidais à se redresser et que l’on se serra si fort que l’on aurait pu fusionner, ne plus faire qu’un corps, qu’une chair.

Puis nous montâmes. Notre chambre nous attendait. Il y avait encore à jouir.

Je savais que la peur allait être avec nous, dans ce lit. Alors je devais la chasser, lui couper les vivres.

Je lui ai bandé les yeux pour qu’elle puisse le faire. Je ne voulais pas être le malade, ce soir là, celui dont le corps a flanché.

Je lui ai attaché les poignets – elle pouvait s’en libérer quand elle le voulait, le nœud n’était qu’apparemment serré – pour lui dire : “Je ne suis plus celui que tu as vu, là-bas, dans ces lits d’hôpitaux. Blême et faible. Souffrant et pitoyable. Je ne suis pas celui-là. Je vais être fort. Assez pour que tu puisses me laisser faire. Pour que tu l’oublies, celui qui se tordait de douleurs, qui vomissait ses tripes, qui perdait son sang et hurlait sur les infirmières, paniqué et effrayé.”

Je lui ai dit pourquoi je lui bandais les yeux : “ ainsi tu ne chercheras pas à voir si je vais bien« . Elle n’a pas dit non.

Je fus très attentif à elle. Je lui demandais régulièrement si ça allait. Je disais mon plaisir et elle fit de même.

J’ai poussé son plaisir jusqu’à l’épuisement. Il fallait que je le fasse pour lui dire que c’était possible, que je n’étais pas diminué et qu’elle ne me ferait pas mal.

« Tout va bien se passer. » Elle a souri lorsque je lui ai dit ca, au début.

Je lui ai encore dit plusieurs fois, doucement.

Je l’ai fait jouir par tous les moyens. Jusqu’à ce qu’elle me supplie d’arrêter. Jusqu’à la limite entre plaisir et douleur. Les yeux bandés, les poignets attachés, je me souviens de sa voix… J’ai obéi et arrêté. Provisoirement. On est resté enlacés, à se respirer, se regarder, se sourire, parler aussi. Un peu.

Puis je l’ai léchée avant de la prendre en levrette. Ce n’était pas le plus important, pour moi mais Elle aime que je la pénètre, elle a en a besoin, elle me l’a souvent dit. J’ai réussi à bander suffisamment. J’étais heureux de pouvoir lui offrir cela. J’avais eu peur de ne pas y parvenir, de la décevoir.

Et j’ai joui en gueulant. Vraiment. C’était nécessaire, j’étais en colère, apeuré, heureux d’y arriver ; j’ai, en jouissant, éjaculé tout cela en plus de mon sperme.

Je suis descendu pour boire un verre d’eau et lui en rapporter un. Mes muscles me faisaient un peu mal – le lendemain, j’aurai des courbatures, elle aussi. L’eau, fraîche, me fit du bien. Je la sentais parcourir mon corps, ruisseler. Je tournais la tête vers la pénombre du salon, au pied du canapé, il y avait nos vêtements éparpillés, ils accrochaient la lumière, comme des éclats de verre.

On venait d’alterner la baise et la tendresse et, putain, j’étais vivant. On venait de baiser la peur et le doute.

Bien sûr la victoire n’était pas définitive, elle ne l’est jamais, je ne suis pas naïf.

Rien n’est jamais gagné. Rien.

Mais, ce soir, à cet instant, on avait baisé comme des damnés, on avait oublié le reste. Tout le reste.

Chienne (3 chants).

Chant premier :  » Montre Moi « 

Il lui avait dit :  » Elle est formidable, tu verras « . Nue et agenouillée à ses pieds, elle comprenait.

Cette discussion, la genèse de ce qu’elle vivait maintenant, lui revint en mémoire alors que les godes en elle la clouaient sur la croix.

Elle lui avait dit :  » Je veux baiser multiple. Mais c’est compliqué, tu sais… « 

Il venait de la prendre en levrette. Allongée sur le ventre, elle avait encore les poignets attachés. Il tourna la tête vers elle et lui jeta un regard assez sérieux pour en être étrange.

 » Tu es certaine ? « 

Son amant, plus âgé qu’elle, ils se complétaient physiquement et intellectuellement. Aucun engagement l’un envers l’autre autre que le respect. C’était simple et plaisant. Très plaisant. Il lui avait dit : « Elle est formidable, tu verras ».

Elle lui sourit. Ce sourire de jeune fille sage, si sage, qui cache une ogresse. Une jouisseuse qui veut dévorer le monde et son propre corps… Et celui des autres à l’occasion.

— Oui, le mot fut prononcé avec un peu plus de force qu’elle ne l’aurait souhaitée.

Il sourit.

— Alors j’ai une amie…

Maintenant, nue et agenouillée à ses pieds, elle comprenait.

 » Tu veux jouir, petite.  » Condescendance outrée. Comme un jeu. Elle souriait.

 » Mes ami.e.s arriveront un peu plus tard. Il faut que je te prépare, un peu, avant leur arrivée. « 

De sa main manucurée – le vernis était rouge sang –, elle l’a força à lever le menton.  » Je le vois… Je vois ce qu’il y a en toi, ce vide affamé, impérieux.  » Elle lui appliqua, sur le sein droit, la morsure délectable d’une pince.

L’initiatrice l’avait invitée à la rejoindre, seule, dans un appartement, “celui d’un ami en voyage” lui avait-elle dit.

« L’initiatrice« … Elle l’avait surnommée ainsi, sans y réfléchir vraiment, dès leurs premiers échanges sur Whatapp. Elle savait que cela faisait un peu “mauvais roman érotique” mais c’était ce qu’elle ressentait. Lorsqu’elle la rencontra, pour déjeuner – un premier contact –, ce fut une évidence. Elle perçu chez cette femme – fin de trentaine, début de quarantaine – un pouvoir. Un truc puissant. Une sorte d’aura mêlant séduction, force, sensualité et bienveillance. Elle en fut impressionnée, profondément mais aussi certaine, jusqu’au fond de ses tripes, c’était elle qui pouvait lui ouvrir le chemin, la guider vers ce qu’elle désirait : jouir, jusqu’à la déchirure s’il le fallait. C’était son Minotaure. Elle s’était perdu encore et encore pour le trouver, pour obtenir  la dévoration, devenir le trophée. 

Elle était arrivée vers vingt heures. Son hôte l’avait accueillie avec chaleur.

Elles avaient discuté – elle ne se souvenait plus de quoi – et bu un vin excellent.

Elle savait qu’elle l’observait, qu’elle la jaugeait. Puis au milieu, d’une phrase, elle l’interrompit :  » Tu veux que l’on te baise, c’est cela ? A plusieurs ?” Elle le savait – la chose avait été clairement évoquée lors du déjeuner elle comprenait que c’était son consentement définitif qui lui était demandé. Le dernier “oui” avant de réaliser ce qu’elle désirait tant et craignait un peu aussi. Qui serait-elle après ? Une version plus accomplie d’elle-même ou “l’autre”, celle qu’elle savait tapie dans un coin de son esprit ?

Elle est interdite, rougissante devant cette femme qui, dans un geste maternel, lui remit en place une mèche rebelle, avec un sourire d’un grande douceur.  » Oui… Oui, c’est ce que je veux. « 

Un baiser, léger, de posa sur ses lèvres.  » Tu dois savoir que cela implique de ne plus revenir en arrière. « 

Devant l’air étonné de la jeune femme, elle rit :” Tu ne pourras plus t’en passer. C’est un opiacé, jouir avec d’autres, être celle que l’on désire, que les autres désirent. Un piédestal dont on ne veut plus descendre. C’est eux que tu vas baiser, au fond. « 

Elle sourit. Elle était celle qu’elle attendait depuis trop longtemps.

Elle se mit à mouiller. Elle eut l’impression que ça se voyait sur son visage, dans toute son attitude.

– Tu es trempée, n’est ce pas ? Le ton était moqueur mais sans ironie.

–   Et bien…

– Branle toi. Là, devant moi. Ce fut dit avec un sourire et une décontraction telle qu’elle sourit elle aussi. J’ai prévu quelque chose pour toi. Tu vas obtenir ce que tu veux. vant, je dois te voir jouir. Je dois voir la jouisseuse… la chienne, oui, on peut dire cela : la chienne, la bête à jouir que tu es. Tu vas devoir être à la hauteur – rassure toi, je crois en toi – car les autres sont des esthètes de la baise, ma petite (elle insista sur ce mot) et des ami.e.s. Je ne veux pas les décevoir mais, surtout, que tu sois déçue, toi. Je veux t’amener là où tu seras capable d’aller.

Elle lui prit le verre des mains.  » Branle toi ! Commence, je vais déposer ces verres à la cuisine. « 

Elle se leva et s’éloigna dans un bruit sec de talons acérés. Son cul était un poème, un péché à lui seul.

Elle ouvrit la braguette de son jean – elle se maudit de ne pas avoir mis une robe, une tenue qu’elle pensait plus adaptée à une orgie – et l’enleva d’un geste. Cuisses ouvertes, elle commença à se caresser. Elle était trempée. Elle sentait qu’elle allait jouir presque immédiatement.

Elle observait ses doigts caresser et malaxer sa chatte. Elle se surprit à s’entendre gémir fort. Putain que c’était bon.

 » Une petite chienne affamée, aurais-je dû dire…  » Elle l’observait, elle ne l’avait pas entendu revenir.

Elle s’exécuta. Essayant de bien se cambrer et de mettre en valeur son cul. Elle enfonça deux doigts en plus de sa main qui caressait son clitoris. Elle s’escrima contre son sexe, jouissant deux fois. Elle la ne voyait plus. Elle était sans doute dans l’ombre ou derrière elle. Elle l’arrêta en posant sa main sur son épaule.  » Arrête. C’est intéressant néanmoins il faut maintenant que je prenne les choses en main.  » Elle frémit à ces mots. Elle était sous l’influence des endorphines mais c’était le ton et ce qu’il sous entendait qui la toucha. Elle l’entendit s’éloigner. Elle n’osait pas bouger. Les pas se rapprochèrent.

Elle se présenta devant elle, nue, seulement vêtue de ses escarpins.

Son corps était plus que beau, il n’était pas parfait, non, il était rayonnant, il était affirmé et il disait, dans ostentation, son pouvoir, sa puissance. 

Elle avait en main deux godes et un bâillon avec une boule de soumission.  » J’ai ceci pour vous. « 

– A genoux ! Ordre sec, sans cri. Impitoyable. Sur le tapis. A mes pieds. Elle s’exécuta avec une célérité qui l’étonna… moins que le plaisir d’être sa chose, à elle.  » Tu es obéissante. Je le savais, tu ne veux pas uniquement  » baiser multiple  » – oui, il m’a raconté –, tu veux être soumise, tu veux obéir, ça te fait jouir, l’obéissance ?

–  Oui.

C’était sorti sans qu’elle le veuille. Mais elle s’en foutait, c’était vrai après tout.

Elle lui caressa la tête, laissant ses doigts glisser dans ses cheveux. Elle les saisit et, tirant sa tête en arrière, l’embrassa brutalement, un baiser de soumission, qui ne demande pas, un baiser qui prend plus qu’il ne donne.

 » Écarte bien les cuisses.  » Et de deux pichenettes du pied, elle la força à s’ouvrir plus encore.

Elle mit le gode, le plus gros, devant son visage et lui dit :  » Quelle intensité ?  » Elle ne savait pas si c’était une question à laquelle elle devait répondre ou une pensée à voix haute de sa maîtresse. Elle n’osait répondre.  » Tu ne sais pas ? Peut être te faut-il en mesurer le calibre ?  » Elle força doucement sa bouche avec le jouet.  » Suce. Montre moi comment tu suces, petite. « 

Elle fit du mieux qu’elle put. Couvrant la surface du gode de salive. Elle lui enleva brutalement.  » Ça ira. Puissance maximum. Tu es affamée, je vais te nourrir. Ma chienne.  » Elle s’agenouilla et lui introduit le gode. Ce fut comme un uppercut, une secousse violente. Elle jouit. Elle pensa la chose impossible mais elle jouit par la simple introduction de l’objet.

 » Mets ta main. Tiens le.  » Elle la vit se retourner et dérouler, dans un bruit de déchirure, un morceau de ruban adhésif renforcé argenté.  » C’est pour qu’il ne te quitte pas, tu ne voudrais pas qu’il te laisse, non ?  » Elle acquiesça de la tête.

L’adhésif se posa sur son ventre, ses cuisses. Le gode était soudé à elle. Profondément, c’est presque insoutenable.

 » A quatre pattes. C’est ta position naturelle, n’est ce pas ?” Et elle introduisit le plus petit gode dans son cul avec une large rasade de lubrifiant. Le ruban adhésif servit là aussi.

Elle se sentait possédée. C’était dément.

 » A genoux, maintenant” Elle se redressa aidée par la main de sa maîtresse d’un soir.

Elle gémissait, elle ne pouvait faire autrement. Elle en avait presque les larmes aux yeux. La main sur son épaule l’obligeait à se tenir droite.  » Tiens toi droite. Sois présentable. Digne de ceux qui vont te faire jouir.  » Elle vit le téléphone dans sa main. Elle le porta à son oreille. Un seul mot :  » Venez. « 

Elle lui aurait presque hurler  » Merci !”. Elle était heureuse, là, agenouillée, jouissante, aux pieds de cette femme.

Elle cria un premier orgasme soudain. Un cri inarrêtable.  » Tu es trop bruyante. Trop agitée pour une jeune chienne. « 

Elle savait ce qui allait arriver. Elle ouvrit la bouche et la laissa faire.

Alors que la boule avait pris sa place. Elle entendit la porte s’ouvrir. Elle sourit comme elle put malgré le bâillon. Elle se sentait prête. Elle était prête.

Les deux autres chants seront disponibles début 2020 dans l’ouvrage en cours d’écriture « Et Ulysse a pleuré ». Il sera disponible sur mon Patreon.

Chute(s)

Une chute.

Son corps était une chute.

Une suite de chutes en réalité.

Ses cheveux, longs et sombres, tombaient en cascade.

Chute d’eau lourde.

Visage en embuscade.

Dissimulé.

 

Un dos en pente douce et voluptueuse, dos chuté, chute dos. La peau douce, chaude. Frissonnante peut être, si on y pose les doigts ou les lèvres, sûrement. Peau érectile. Épiderme sensible.

Un appel.

A la chute.

 

Ici aussi. Dans le sillon des vertèbres, chute de baisers, de caresses ou de perles de sueur, lorsque le plaisir ensevelit. Long glissement de petites perles opalines, peut-être, si je me répand sur ses reins.

Comme un homme en chute.

Libre.

 

Et il y a son cul. Déchu de l’Eden, Eve avait le même. Il appelle le gouffre celui de l’abandon, la chute lente et le souffle profond.

Le regard inévitablement entre les cuisses plonge. Sous le rouge du tissu, cherche la faille, celle du sexe doux qui engloutit tout. Le monde, la lumière, le phallus dur et l’âme éternelle.

Tout.

A genoux, les hanches en piédestal, fesses sur talons, elle est ma chute, mon saut dans le vide. Ma pénitente.

 

Dimanche (fragment)

Aujourd’hui, c’est repas dominical chez mes parents : bouillon de langue.

Le plat du dimanche des familles de prolos. Généreux et peu coûteux. Le bouillon à la surface irisé et les pâtes vermicelles, la langue froide et les poireaux savoureux, les sourires, les mains de ma mère, les tavelures sur sa peau et les yeux de mon père, plus pâles. Il y aura aussi les yeux si bleus de ma soeur et le rire de mon frère, on s’aime mais ils sont plus proches, l’un et l’autre que moi, je ne le serai jamais.

C’est ainsi, j’ai toujours été à part. L’aîné, le petit garçon si sage qui étonnait sa mère par son calme : « sage comme une fille. » Le gamin qui lisait, beaucoup, dès qu’il a pu.  Le gamin curieux, intelligent, les instituteurs le disaient, celui qui s’inventait des histoires.

Il fera chaud autour de la table.

Il fera bon.

Ca sentira le bouillon, les vitres seront embuées et la bière sera fraîche. Je regarderai mes parents, je rirai avec eux. Je sais qu’ils ne restent plus autant de temps que cela. Je n’ai jamais su leur dire « je t’aime ».

Ca ne se dit pas dans ma famille. Ca se vit. Modestement, en parlant fort autour de la table.

Lu par Luciole

Deux – 1. L’escalier

Tu étais en haut de l’escalier.

Et tu me regardais. Un sourire aux lèvres. Dans tes yeux, il y avait autre chose, du feu et de l’envie, du pouvoir et de l’animalité, de l’amour et de la chair.

Celle que je devinais sous la chemise blanche, savamment retroussée et drapée, et celle que je voyais, dans la lumière que tu m’avais demandé d’allumer. Je me suis figé, devant la mise en scène – non… c’était un tableau -, devant ce tableau que tu avais composé, redoutablement composé.

Tu étais là-haut et tu me dominais. Tu dominais tout. A cet instant précis, je sus que tu étais maîtresse du moindre de mes gestes, de mes sens, de ma volonté, de chaque centimètre de ma peau et de chacun de mes nerfs. Je ne déciderai de rien – même si je le croirai, même si je déciderai de ce que mon corps ferait au tien -, en réalité, sans aucun espoir d’échappatoire, tu seras l’origine et la fin, la quête aussi.

J’étais au pied d’une idole, il y avait de la Lillith en toi, de la sorcière aussi, et j’étais, en cet instant suspendu, certain, de toute mon âme, de toute ma chair, que j’étais à ta merci.

Et j’étais heureux. Un bonheur qui sent la sueur, le foutre, la cyprine, un goût d’amour pur et de joie animale.

Je bandais et j’avais envie de ne plus être rien d’autre que celui que tu allais baiser, mon amour. Posséder aussi. Même si ma langue, mes doigts ou mon sexe allaient te pénétrer, te faire te cambrer et gueuler, gémir et souffler comme on agonise, je savais, je savais que j’étais tien.

A tes pieds, agenouillé sur la dernière marche, je le savais.

Tes pieds… Des escarpins noirs – un noir d’abysse dévorant la lumière, me sembla-t-il – les habillaient. Une lanière – dont la fine boucle, par contraste, semblait briller plus encore – faisait le tour de la cheville, soulignant, d’un cercle d’encre, sa délicatesse pâle. Piédestal à aiguille qui sublimait tes jambes, et, sans l’ombre d’un doute, ton cul. Ce cul que j’aime tant, que je désire comme on veut la lumière après une nuit un peu trop longue.

Je les ai gravi ces marches et je me suis arrêté avant leur fin. J’ai posé mes mains sur tes hanches, levé mes yeux vers les tiens et prononcé ce qui me paraissait si évident, si clair, ce que j’ai toujours pensé mais pas toujours dit : “Tu es belle. Si belle.” Et j’ai baisé ton ventre, nu, j’ai baisé tes cuisses, tes mains. Tu me regardais et lorsque je captai ton regard, j’en tremblai de plaisir et de joie : tu voulais me faire l’amour. C’était d’une telle force ce désir, d’une telle force… C’était la vie, pure, brute, dans toute sa puissance. Et j’en ai besoin de cette puissance vitale, j’en ai tellement besoin. Tu le sais. Evidemment, tu le sais car toi aussi tu la veux, tu en as retrouvé le goût, la nécessité. J’en fus certain, je le suis plus encore alors que j’écris ces mots.

J’ai enserré ta taille de mes bras, posé, à nouveau, mes lèvres sur ton ventre et près du creux entre tes jambes, cet abysse où j’aime te perdre et me retrouver.

Tu as pris ma main et tu m’as emmené vers la chambre. C’était doux, naturel. Deux amants qui marchent doucement vers la lumière qui sourdait de la porte entrouverte de leur chambre. Deux amants qui se retrouvaient. Enfin.

Mais, tu sais, ce qui m’a ébloui tant, ce qui m’a fait battre le coeur et le corps, ce qui m’a coupé le souffle et m’a donné envie de te baiser autant que de te faire l’amour, c’est qu’en haut de cet escalier, je retrouvais celle qui n’avait plus été durant trop longtemps. Celle qui avait lâché ma main – ce que, par colère, douleur et bêtise, j’avais fait aussi – lorsque l’on s’est perdu dans la brume de la vie qui érode et qui fatigue, du quotidien qui annihile par ses épreuves grosses comme des tumeurs et ses habitudes-métastases, dans les fondrières de nos attentes et de nos rancunes contre ce que l’autre ne voyait pas ou plus. Aveuglé par nos douleurs intimes, ces plaies un peu trop infectées.

Cette femme qui retrouve l’envie d’être l’amante, celle qui dit “je désire et, par mon corps et mes mains, je vais être le centre de ton monde”, celle qui veut les baisers et la morsure, mes mots d’amours et mes gémissements, me branler, m’enlacer et me dire “je t’aime” en me torturant de plaisir ; celle qui, ses doigts autour de mon sexe, me fixe, intensément, et me hurle par la présence magnétique de ses yeux slaves : “je suis là, pour toi, j’ai oublié ma peur, mes craintes de ne pas être assez bien, je suis une femme, la tienne, et je veux que nous soyons unis, peau à peau, sexes mêlés et doigts enlacés, que nos lèvres scellent le pacte.”

Celle que j’aimerais que tous voient, cette femme qui n’a plus peur du regard des autres, ni du sien, qui ne doute pas de ses capacités, de son pouvoir sur sa destindestinée. Cette femme avec qui j’ai passé la plus grande partie de ma vie et qui sera là, à la fin.

Cette femme, je l’ai retrouvée, en haut de ce putain d’escalier, elle est revenue pour moi. Elle n’avait pas disparu. J’ai eu si peur qu’elle ne revienne jamais. J’ai eu si peur de l’avoir perdue. Si peur que j’en suis devenu parfois un homme laid.

Et tu me souris, en haut de l’escalier, et dans ton sourire, il y a les plus beaux enfers et l’amour dévorant, celui qui mâche le corps pour en cracher l’âme.

Quelqu’un a écrit : “Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier.” Il se trompait. Ce soir là, il se trompait foutrement.