Sapide

Playlist de lecture de la nouvelle

Je crois que j’ai toujours aimé lécher.

J’ai laissé ma langue découvrir le monde. Mes parents ont souvent poussé des hurlements devant les choses sur lesquelles je laissais traîner ma langue : fleurs, herbes, arbres, limaces, parents proches ou goudron.

Je ne pouvais m’en empêcher, il fallait que je goûte. Au fond, j’avais de l’ambition : je ne me contentais pas de sentir, de voir, de toucher ou d’entendre. Je voulais donner un goût au monde, à chaque élément le composant.

L’éducation aidant, je me sociabilisais. Ce qui, dans mon cas, signifia : lécher sans se faire prendre. En effet, je compris rapidement, face aux regards effarés des adultes qui m’entouraient, que je ne pourrais continuer de laper le monde matériel sans risquer des problèmes. Ma langue me donna précocement la lucidité, voire la duplicité, indispensable à mon épanouissement. Je décidais de lécher à l’hypocrite, de lécher quand même, de lécher toujours et encore. Et surtout, mon prochain.

Si les choses avaient toujours la même saveur, mes semblables avaient l’étonnante capacité de n’avoir jamais le même goût.

Ainsi lors des jeux dans la cour de récréation, dans le terrain vague servant aux enfants du quartier d’aire de jeux, je m’arrangeais toujours pour coller un petit coup de langue sur la peau de mes petits camarades. Je me mis à détester l’hiver car il gênait mes ambitions de lécheur.

Enfin quand je dis “mes petits camarades”… Je me suis rapidement rendu compte que rien n’avait un goût aussi émouvant, aussi bon que la peau des filles. Même la texture était différente. Je ne savais nommer, ni appréhender autrement cette sensation étrange mais si évidente.

Au début du CM1, durant une de mes balades dans les dictionnaires croisant mon chemin, je tombais par hasard sur cette définition :

SAPIDE, adj.

Qui a du goût, de la saveur. Ethy. : Empr. au lat.sapidus « qui a du goût, de la saveur »

Ce fut une révélation. Je pouvais enfin mettre un mot sur ce goût singulier et fascinant qu’a la peau féminine. Je pouvais nommer, dire. “La peau des femmes est sapide.” Cela prenait une réalité nouvelle. Je me répétais de nombreuses fois le mot, l’étirant, le malaxant, en suçant tout le suc : “Sapide, s-a-p-i-d-e, saaapideee, ssssapide…” Voilà le mot que je cherchais depuis si longtemps ! “Sapide”. Même la prononciation des syllabes l’était. Sur ma langue, ces phonèmes avaient du goût. Je le répétais encore et encore comme un mantra. Je prolongeais même le plaisir par le substantif, plus long en bouche, trouvé quelques lignes plus loin : “sapidité”. Sa finale salée me piqua la langue. J’avais pris, sous une autre forme, du plaisir par la bouche. J’étais aux anges.

Et puis, je grandis. La sapidité de l’épiderme de mes petites camarades ou cousines commença à éveiller en moi des choses plus obscures que la satisfaction gustative. Je sentais que l’émoi devenait plus profond, plus intime. Pour faire simple : je me mis à bander.

Je découvris ma première véritable érection en passant ma langue sur le poignet d’une de mes camarades de classe, en CM2. Je lui courais après – nous jouions à je ne sais plus quel jeu – et j’avais saisi sa main. Je me figeais, je ne pouvais continuer à la pourchasser. J’étais à la fois sidéré et gêné. Sidéré de la dureté de mon sexe, j’avais déjà éprouvé des choses mais la rigidité que je ressentis à ce moment me cloua sur place. Je me mis aussi à penser que tous allaient me voir, la tige brandie au milieu de la cour de récré. La panique s’amplifia lorsque je vis dans le regard de Katia, elle s’appelait Katia ma petite léchée, qu’elle devinait que quelque chose n’allait pas. Elle s’était arrêtée de courir et revenait vers moi. J’appréhendais la question qu’elle allait inévitablement me poser. Qu’allais-je lui répondre moi qui ne comprenais pas exactement ce qui venait de se passer ? Heureusement pour moi, la sonnerie émit le son strident et désagréable qu’avaient toutes sonneries de cette époque. Elle eut, à mon grand soulagement, sur ma bite l’effet d’une porte de four ouverte précocement sur un soufflet.

Je passais l’après-midi à ne pas suivre les cours et à essayer de comprendre pourquoi un tel effet de ma langue sur moi, sur cette partie de mon corps. A la fin de la journée, j’étais pressé de recommencer l’expérience. Le plus rapidement possible.

Malheureusement c’est à cette époque que j’entamais ma traversée du désert. J’avais bien remarqué que mes coups de langue commençaient à être de moins en moins admis par les filles, certaines commençaient même à me regarder salement de travers. Je décidais, prudemment d’arrêter. J’avais en outre remarqué que le goût de la peau de celles qui me criait dessus des : “Arrête ! C’est dégueulasse !” était âcre. Aucune sapidité. Juste un goût de cendres, de cendres de bois dur comme le chêne pour être précis. J’en avais déjà tâtées de la langue vers mes sept ans chez un oncle qui possédait une cheminée. Intuitivement, je compris que le consentement deviendrait désormais nécessaire chez mes “goûtées”, l’innocence de l’enfance n’était plus là pour donner à mes habitudes un peu hors-norme le caractère d’un jeu sans arrière-pensées. La sapidité m’échapperait sans l’accord de la peau qui me laisserait la parcourir des papilles.

Le collège fût un Enfer, j’étais timide, trop, et je ne flirtais avec aucune adolescente. Je voyais tous ses corps quitter l’enfance, j’en étais profondément bouleversé. Ce qui, en langage plus terre à terre, se traduisit par une masturbation intensive. Je passais des heures à me demander si la sapidité de toutes ses peaux en pleine transformation était différente de celles que j’avais en mémoire. Un véritable supplice. Je me méprisais pour ma timidité.

Puis vint, le lycée et – enfin ! – j’embrassais pour la première fois. Elle était blonde et j’ai oublié son nom. Totalement. Le couplet à la guimauve sur l’inoubliable premier baiser est peut-être vrai… mais, dans mon cas, l’immortalité ne se contenta que du baiser en lui-même.

Ce fût un saisissement, d’une intensité digne de celle de la cour de récréation de l’école primaire. Une bouche, j’étais dans une bouche. Le baiser était d’une maladresse confondante mais, putain, j’y étais ! Ma langue m’envoya des flots d’information, elle me dit “velours”, “chaud”, “douceur”, elle me dit aussi “nervosité” et “appréhension”. J’avais l’impression d’avoir un contact bien plus intime qu’un simple baiser. Je la percevais, je la goûtais. Je me perdais en elle. À tel point, qu’elle dut s’arracher à ma bouche, elle était écarlate, j’avais failli l’étouffer. Je bredouillais une vague excuse. Elle me sourit un peu amusée, un peu inquiète.

Elle me largua une semaine plus tard, au prétexte que j’étais trop collant. Je ne pouvais lui en vouloir. J’étais affamé. Je la dévorais. Trop. Je voulais toujours l’embrasser, en profiter pour lui lécher la peau du cou douce et savoureuse, un vrai buffet de desserts pour mes papilles, particulièrement cette zone entre le cou et la nuque. Le goût de la peau adolescente était plus affirmé ; c’était aussi plus complexe : quelque chose mêlant, entre autres, la figue sèche, les venaisons et la vanille.

Et puis arriva le dessillement, le vrai. Un après-midi. Dans le coton sale d’une lumière d’hiver, C. m’offrit son corps. On était ensemble depuis un mois. Nous étions chez elle, dans sa chambre. Nous nous embrassions. Et doucement, nos mains s’échappèrent. Elles se mirent à déshabiller des corps qui ne l’avait plus été par un autre depuis l’enfance. Brouillon mais décidé. Le soutien-gorge une fois décroché, elle se retrouva le torse nu. Sa poitrine était très généreuse, formidablement généreuse. Je me mis à embrasser/lécher ses seins. Un vague goût lacté mélangé à celui, orangé, d’une Madeleine. Sa poitrine était un dessert. Le mamelon, dur et dressé, me rappelait ma tétine de bébé. Sous ses seins, je goûtais le poivre noir et le sel fin de la transpiration.

Je descendis. Ma langue me transmettait les infimes tressaillements du ventre sous la brume des goûts. Je débouclais sa ceinture, ouvris la fermeture éclair de son jean et fis glisser la culotte et le Denim le plus délicatement possible. Cliquetis métalliques et froissement de tissus. Elle souleva les fesses pour m’aider. Ce geste d’un érotisme absolu. Ce bassin qui se tend pour dévoiler lentement une toison châtain et la ligne délicate de sa vulve ourlée par les renflements des lèvres. Je voyais une chatte, en vrai, là, devant moins à portée de main, à portée de langue, à hauteur d’homme. J’en sentais aussi la fragrance. C’était la première fois.

Je posais ma bouche sur son ventre, je le baisais, posant par petites touches ma langue sur ce ventre un peu rebondi. Un ventre avec de petits poils translucides et les failles tendres de quelques vergetures que ma bouche vit avant mes yeux. Elle me délivra aussi d’enivrantes réminiscences de réglisse.

J’hésitais quelques instants. Tout en lui caressant les seins avec grand respect, ma bouche et moi rodions à la naissance des poils. Je savais que j’allais y mettre ma langue et ma bouche, que je le devais. Je me sens un peu ridicule lorsque j’écris ces mots mais je reste persuadé que quelque chose de définitif se passa ce jour-là. Quelque chose d’irrémédiable.

Je me lançais, langue en tête. Tout d’abord, ce fut la texture d’une corde de chanvre et sa saveur de paille très sèche – je ne peux contrôler les souvenirs dont ma langue tire la pelote. Un goût marin envahit ma bouche lorsque ma langue se glissa entre les plis de son con. Je perçus le renflement du clitoris puis le drapé des petites lèvres. Ma langue était emmitouflée dans son sexe. Et tout explosa. L’iode, le cuivre, les épices, l’astringence dans le même rush.

J’enrichissais ma bibliothèque de goûts et textures. En étudiant appliqué, j’essayais de ne rien négliger. Je parcourus les combes et les rus. Je pris aussi conscience que l’intensité gyrovague du plaisir modifiait les saveurs de son sexe. Accentuant telle note de piment doux ou atténuant l’iode en surface pour favoriser le goût de cuivre lorsque s’épaississaient ses jus. Son clitoris enfla, je le fis rouler sous ma langue, variant les attaques et les empoignades. Chaque inspiration amplifiait l’impact des fumets sur le fond de ma gorge. Je fis du mieux que je pus (et que mes souvenirs de films pornos et de lectures me le permirent). Sa respiration se fit profonde – d’une profondeur d’abîme – son ventre palpitait puis lentement ses fesses se soulevèrent, les hanches se portèrent en avant. Elle jouit dans des gémissements affolés et rauques. C’était beau. C’était aussi impressionnant. Majestueux. Il y eut soudain un peu d’éternité dans la petite chambre.

En bouche, les saveurs de sa vulve explosèrent. Le plaisir est un exhausteur. Je venais de le découvrir.

Le reste – la pénétration, sa bouche sur mon sexe – ne fut rien à côté de ça. Un accompagnement agréable mais plus fade.

Les semaines passant, nous fîmes l’amour souvent, très souvent. J’affinais ma connaissance du bouquet de saveurs qu’était un corps de femme, d’un sexe de femme : le goût de venaison de plus en plus marqué les jours précédents les règles, les différentes variantes de sueurs selon qu’elles soient goûtées sous un sein, dans sa toison, dans le pli de l’aine différente de celle de la saignée du coude ou encore le sucre de sa nuque lorsqu’elle avait envie de faire l’amour.

Mais rien ne remplaçait l’infini plaisir de plonger ma langue dans son sexe puis, avec les années et les rencontres, dans celui de quelques autres. Dès ce moment, les femmes, leurs corps, leurs fluides, leurs épidermes m’offrirent une gigantesque palette de saveurs et de plaisirs.

Les vulves que j’ai léchées, sucées, explorées ont fait mon palais comme le ferait de bons vins pour un œnologue. J’en ai mémorisé chaque saveur.

Parmi tous ces goûts que ma langue me fit découvrir, il y en a un impossible à oublier, le plus étrange que ma langue m’ait révélé.

C’est celui de ma peau.

Elle n’a aucun goût.


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Ce texte a été lu par Chiara ( https://twitter.com/chiara_chiarel?s=09 ). Vous pouvez le télécharger et l’écouter ici :

https://framadrop.org/r/9PNAY8eymO#UdgNpIYFpEGwTeLnvzc/arFo8fF3ISIegloLu+bBvss=

Charlie en a aussi lu un extrait (et ceux d’autres textes) dans son podcast (que je vous recommande) : https://charlie-liveshow.com/charlie-tantra/amp/camille-eelen-erotisme-audiobook/

Appel 4 – Et la lumière comme une eau

Pendant une ou deux heures, nous fûmes en appel vidéo, le portable posé sur la table pendant que l’on travaillait, comme deux fenêtres ouvertes sur nos vies, comme si on travaillait l’un en face de l’autre.

C’était la première fois, on se jetait des coups d’œil, regardant l’autre exister, dans son monde, son biotope. Je regardais son visage concentré sur sa tâche, ses gestes inconscients, le soleil sur sa peau, ses cheveux.

On surprenait les yeux de l’autre posés sur soi – depuis combien de temps ? – et on se souriait.

On s’allumait un peu aussi. On jouait. C’était léger et d’une intimité réelle même si elle était portée par des écrans LCD.

Nous nous étions créée, l’espace d’un instant, une vie quotidienne, un peu de normalité clandestine à côté de nos vies tracées.

Ça peut paraître futile, presque enfantin mais c’était doux, très doux.

Vers 16h, elle s’est tournée plus directement vers l’objectif. La lumière, puissante, du soleil recouvrait son ventre, son bassin et ses jambes.

Moitié chair, moitié lumière.

J’ai vu ses yeux. J’ai vu la faim.

J’ai entendu le chant. Celui de la sirène.

Ma vie, la rémunérée, celle qui me faisait poser les doigts sur le clavier s’est arrêtée.

Plus rien à foutre. Quelque chose allait arriver.

Ses yeux, ses gestes, jusqu’à la lumière que sa peau réfléchissait, distillait, l’annonçait.

Elle s’est mise à se déshabiller un peu plus. Le regard était celui du défi, de la provocation et de l’appétit.

J’ai eu un sourire. Carnassier peut-être.

Seule elle pourrait le dire.

Le haut a disparu dans un mouvement presque agacé.

Elle s’est levée, son cul à hauteur de mon œil numérique. Elle le présenta comme une vendeuse d’une joaillerie le ferait.

Comme une sale gamine provocante, le ferait aussi d’une sucrerie en disant : « Tu en voudrais, hein ? ».

Ma douce salope.

Elle avait toute mon attention. Elle était devenue ce qu’elle voulait : le centre de mon monde, être LA désirée, la seule qui compte.

Sirène. Dévoratrice.

La culotte est tombée. Assise jambes légèrement écartées. La main qui cache et caresse doucement.

Le défi dans les yeux.

Elle se branlait en appât, elle se branlait comme on tend un piège. La proie qui devient chasseresse.

Elle se branlait non pas au soleil mais dans le soleil. Et la lumière comme une eau mouillait son corps. Elle y était plongée jusqu’au ventre.

Je devinais, entre éblouissement et fébrilité, sous ses doigts la fine toison – j’aime les poils d’une vulve, ils me touchent, ils donnent une maturité qui m’émeut – et la fente aux lèvres légèrement renflées.

Les doigts qui n’étaient pas dédiés à son sexe s’occupèrent des seins.

Pur sort de séduction, je sais qu’elle ne prend pas de plaisir par cette facette de son corps.

Lilith es-tu là ?

J’ai dû avoir mon demi-sourire de salopard. Celui qui dit : « Je sais ce que tu fais. Je suis lucide. Mais j’aime. Continue. »

Et puis j’ai vu le changement. L’embrasement.

Elle est passée du plaisir, léger, celui que l’on se donne, que l’on met en scène pour exciter l’autre, le prendre, planter les serres et l’enlever. Ce plaisir que l’on a à devenir le centre des perceptions d’un autre être humain, devenir unique et lui déchirer les entrailles de désir.

Les plateaux de la balance se sont rééquilibrés. Elle ne l’avait pas anticipé. Je l’ai ressenti à ses yeux, ses gestes, son visage et son corps qui ont pris la fébrilité de la flamme naissante de l’allumette.

Une tête d’épingle de feu et de lumière qui devient brasier.

Elle m’a dit : « Attends ! Attends !”

Elle se parlait à elle même plus qu’à moi, j’étais assis devant mon écran dont je me foutais allègrement et rien ne m’aurait fait bouger de là. Statue de sel d’avoir contemplé l’embrasement divin de Gomorrhe.

Je la revois, nue, se précipitant au fond de l’image, piétinant le canapé, avant le hors champ, son cul courant vers son échelle de Jacob.

Elle est revenue échevelée, assise et sexe offert, une dernière fois visible, avant que le jouet, artefact magique, le couvre.

Ses yeux ont retrouvé les miens.

Le lien.

Et le regard intense parce que le sexe est avide et le feu liquide.

Et les hanches qui se tendent.

Et la main crispée sur l’outil entre les lèvres pressées.

Sur l’écran, la lumière surexpose la blancheur de sa peau.

Je ne vois pas les détails, je ne vois pas une image élaborée. Je vois une femme jouir dans une flaque de lumière intense. Je vois, dans la chaleur d’un printemps qui se prend pour un été, un corps s’offrir à un regard autre, lointain, clandestin. Le mien.

Et, des profondeurs, quelque chose surgit.

Je l’ai déjà vu jouir. Cette offrande renouvelée, je la connais et elle me nourrit mais, dans ce bain de photons, j’ai vu la jouissance la prendre et la déchirer de ses mâchoires, la broyer, la relâcher puis à nouveau la happer. C’était animal, ça venait de loin et ça la dévorait, là devant moi, pour moi. J’étais pétrifié, le souffle court, j’assistais à une transe chamanique. Les orgasmes creusaient dans ses yeux des gouffres. J’ai saisi son regard, elle tombait en s’élevant, il criait « Aide-moi » et « J’en veux encore », « Déchire moi » et « Que cela s’arrête. »

Épileptique son corps se tordait.

Puis ce fut fini. Essoufflée, elle me regardait, enfin je le crois, sa bouche souriait et ses yeux, devenu sombres, brillaient. Ses cuisses s’étaient refermées, le jouet, devenu supplice, ôté, une main l’avait négligemment remplacé. Non pour cacher mais pour apaiser.

Son sourire s’épanouit – de la lumière dans la lumière – elle s’approcha de l’écran, j’avais, sans y réfléchir, tendu mes doigts vers lui. Elle était devenu une icône. Je voulais la toucher pour être sauvé.

Elle se pencha vers l’objectif, j’avançais mon visage, je souriais aussi. Nous étions proches et lointains, l’exacte métaphore de notre lien, elle dit alors des mots.

Ceux que l’on ne dit pas. Ceux que l’on ne pourra jamais se dire. Ni écrire.

 

Appel 3 – L’importance existe d’être dite.

« Tu es seul ? »

 

Je ne l’étais pas mais c’était facile de le devenir.

Je lui ai dit.

Puis les minutes passèrent.

Silencieuses.

Puis le portable vibra et je vis son visage. Immobile. Un portrait.

 

Sa voix arrivera après lorsque mon pouce aura glissé sur le verre.

Je souris en disant « Bonjour ».

Je traversais quelques pièces en lui faisant le commentaire du périple.

Je montais un étage, une pièce, vaste et tranquille et je lui dis : « comment vas-tu ? »

Je pose toujours la même question. C’est de la sincérité. Pas un automatisme. Ne vous trompez pas.

Elle me parla, en faisant du bruit, elle ne reste jamais sans rien faire lorsqu’elle me parle. Enfin pas souvent.

Là, elle rangeait un peu. Parfois j’entends le clavier.

D’autres fois, des réponses dociles à mes directives, le murmure des jouets et les harmoniques du plaisir. J’ai même entendu, je suis en train d’écrire le récit de ces moments, le son du cuir sur sa peau et les encore qui honorent, les plaintes pleines de saveur, les halètements.

 

Mais il y a aussi les conversations douces, pleines de rires et de sourires, de petites choses qui font sa vie et qui rendent ce qu’elle est intime.

Ce que je suis aussi. Je pense.

 

Je pose beaucoup de questions, je le sais. C’est une pudeur de timide. Elle est ancienne.

Nous commençons toujours par nos vies avant de passer à des jeux ou le récit des désirs mais il y aussi des mots qui ne franchissent pas les limites – nous sommes lucides – mais qui disent la tendresse et le manque. Et l’importance.

Toujours dire l’importance. Elle existe d’être dite.

Appel 2 – Quand bat le cœur

« Ordonnez moi. »

 

Du temps permis. Elle était dans un fragment de temps à elle.

Moi, j’allais m’adapter.

Il s’en est fallu de peu.

J’allais contraindre mon temps et son corps, ses gestes.

A la soumission proposée, j’avais à répondre.

La responsabilité, je l’avais accepté.

Elle devait déjà jouer depuis un moment. Je devinais l’instrument utilisé. Je le connaissais. Un petit objet de silicone et de silicium qui pulsait comme un cœur.

 

« Ouvrez les cuisses. Le plus largement possible. Je vous veux offerte. »

 

L’accusé de réception de mon ordre fut un cliché.

Un beau cliché. Le jouet dans la culotte en coton et les genoux relevés, les cuisses ouvertes. Bien ouvertes. Une main sur le petit coeur de polymère et l’autre tenant l’oeil numérique. Elle avait gardé ses chaussettes. A motifs colorés. Ce détail était émouvant. Il créait l’intimité absolu de nos échanges. Du lien.

Dehors le soleil brillait, il débordait dans la pièce. Fenêtre ouverte.

Deux autres clichés. Visage aux yeux mi-clos, bouche entrouverte et les muscles, sous sa peau diaphane, jouent et révèlent ce qui se joue. Corps et âme. Elle fixe son visage au milieu de la quête. Ces traits sont un aveux. Jouir n’est pas une évidence. C’est un labyrinthe.

 

Et je suis son fil d’Ariane. Voilà ma valeur et ma place. Lui tenir la main. Fermement. Et, dans mon ombre, jouir comme brille une étoile.

Puis vinrent les images mouvantes et qui ont une voix. Un bouquet de pixels et de photons offert. Des lèvres entrouvertes, les gémissements ne se devinent plus, ils se recueillent.

Les traits se meuvent et émeuvent.

La pulsation sourde du muscle plastique rythme le crescendo.

« Je vais jouir. »

Une affirmation qui a des airs de supplique, une délivrance qui sonne comme une bataille à l’issue incertaine.

« Je vais jouir. »

J’entends, non-dit assourdissant, le « enfin ». Je m’illusionne peut-être mais je m’en moque car je veux l’entendre.

Et ses yeux me fixent.

A travers le miroir, ils me fixent pour répondre à ma préférence.

C’est un supplice, une épreuve que de jouir les yeux ouverts.

L’esprit et le corps veulent se rétracter en un point dense, si dense qu’il en explosera plus puissamment encore.

Jouir les yeux ouverts, c’est l’indécence absolue, la plus terrible des pornographies, la fragilité ultime et offerte plus lascivement que des cuisses ouvertes sur un con humide et béant. C’est se livrer. C’est terrible.

Et elle le fait.

Livrée totalement.

A moi.

Portraitiste de fantasmes. C’est aussi mon rôle. Sans doute le principal. Je sais les (d)écrire. Ces gestes en puissance, ces mots à prononcer, ces peaux à travailler, ces sexes à prendre sont des chemins que je sais lire, leurs parcours, je sais les dessiner, peindre l’incarnat donnant vie à toute cette chair désirante et désirée.

La question de la valeur de tout cela se pose, évidemment.

Est-ce de l’or ou du vent ? Certain.e.s ont des réponses. Moi, je n’ai que son sourire et la lumière dans ses yeux après la jouissance.

Et sa voix, un peu essoufflée, qui me dit : « Merci ».

Appel 1 – Sa voix

Elle est loin. Il l’est aussi. Ils vivent une histoire à distance. Et la distance peut se franchir de multiples manières. Leurs peaux ne se trouveront pas mais la distance  sera abolie, un peu. D’appel en appel leur histoire se construit. Particulière malgré tout. Tout le reste. Vous êtes avec lui, elle est avec vous. Vous les regardez.

Ce n’est qu’une histoire.

Et on a tou.te.s besoin d’histoires.


Et il y eut sa voix.

Comme dans les vieux films, ceux faits de noir et de blanc, la communication n’était pas bonne. Je devais la chercher, entre coupures et saturation mais elle était là.

Sa voix.

Comme une présence.

Comme une main posée sur ma joue.

Comme le souffle entre ses lèvres dans mon cou.

Comme son sourire dans la lumière du soleil.

Une voix c’est un corps qui s’ignore.

 

Rien d’échevelé, pas de grandes déclarations.

Juste nous entendre demander si tout va bien. Si ce que nous faisons est satisfaisant, si le monde qui nous sépare ne nous bouscule pas trop.

 

Personne n’a dit « tu me manques ».

Chaque mot le criait

Personne n’a dit « je suis là, malgré tout ».

Chaque mot le chuchotait.

Nous avons eu la pudeur que nous n’avons pas lorsque les mots se lisent et les corps se montrent.

Quelques minutes, quelques moments pour être ensemble.

Et entendre nos voix.

Dire « prends soin de toi ».

Infidèles

Elles me l’ont dit.

 

Elles ne sont pas infidèles parce qu’elles n’aiment plus, non. Elles sont infidèles parce qu’on les aime par habitude, sans y penser, sans penser à elles.

Elles aussi ont trop longtemps aimé sans penser à elles.

Et puis un jour, à la faveur d’une rencontre ou des choses que les nuits sans sommeil chuchotent à leur oreilles, elles comprennent qu’elles aiment sans éclat, qu’il leur manque une certaine forme de lumière et de désirs. D’animalité parfois.

 

Certaines ont fait comprendre que c’était nécessaire, d’autres n’ont pas pu, pas su. Ce n’est pas une question de courage, juste de ce que l’on peut faire, de ce que l’on sait possible ou pas.

Elles aiment ailleurs parce qu’elles veulent voir cette lueur dans les yeux de l’autre, en pleurer de joie et rire de jouir, d’en prendre plein l’âme, la chatte et parfois le cul.

 

Alors dans les interstices de la vie, dans ces lieux où leurs quotidiens coulent lentement, chez l’autre ou dans des chambres d’hôtel louées pour quelques heures, parfois une nuit ou deux, elles s’aménagent des cabanes dans les arbres et des cachettes sous les couvertures.

Elles vivent une vie rêvée.

Une vie sans quotidien, sans réelle érosion. Une vie qui brille comme un sous neuf, qui vrille le ventre et trace sur leurs lèvres des sourires beaux comme l’aube, le jour d’après.

Il y a l’ombre bien sûr. Celle que projettent les mensonges et le reste. La peur de la perte et de la tristesse qui brisera confiance et illusions. Et cette douleur qu’elles ne voudraient jamais lire dans ces yeux tant de fois scrutés.

Elles savent qu’infidèles, une femme, parce que femme, sera brûlée jusqu’à l’os. On n’admet pas ces choses là dans une société d’hommes.

 

Tout cela, elles le savent mais elles veulent vivre, quel qu’en soit le prix.

 

Elles sont des natures mortes n’en pouvant plus mourir.

Elles sont des étoiles ne brillant que lorsque les yeux du monde se sont fermés.

Elles sont des secrets se chuchotant lorsque le silence se fait.

 

Les femmes infidèles me bouleversent.

Touché(e)

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L’herbe était tendre et sa peau douce. Chaude aussi. C’était comme du velours mais vivant. Sa peau.

Nous venions de déjeuner et de faire l’amour sur l’herbe. Elle aimait les références. Une littéraire avec un cul à faire bander les anges.

Nous avions bu un excellent Chardonnay. Nous étions un peu gris et le soleil brillait. Dans l’ombre d’un chêne vénérable, sur une couverture, nous nous sommes allongés. Je sentais sur la peau de mon dos, – j’avais enlevé mon t-shirt, elle était nue, je l’étais à moitié – la douceur de l’étoffe de laine vierge et le modelé des herbes épaisses couchées. Somnolence attendues d’après agapes. Mais il y avait autre chose. Il y a toujours eu autre chose entre nous. Nous le savions mais rien ne fut dit et rien ne l’a été depuis. Le savoir, sans doute, suffisait.

Il faisait chaud. Elle s’était déshabillée. Nue.

Je l’avais observée se dénuder devant moi avec naturel, rien de construit, un geste normal. Mettre son corps dans la lumière.

Simplement.

Je regardais ses cheveux noirs, épais et bouclés, lorsque que le vêtement glissant sur ses bras dévoila des seins aux aréoles brunes faisant naître, sur mes flancs, un voile d’eau salée. Ils n’avaient été pour moi, jusqu’à leur libération dans la lumière de cet après-midi d’été, que deux formes rondes et douces, attirantes et surmontées d’un téton saillant. Elle me fixa, torse nu et demi-sourire aux lèvres, dans la lumière d’un Manet, et me dit : « J’ai besoin de liberté. La lumière me donne toujours envie de liberté. La nudité ne te gêne pas ?”

Je ne suis pas certain qu’elle entendit mon « oui » balbutié en réponse à sa question évidemment rhétorique car elle fit glisser sur ses jambes caramel son short blanc avec le point d’interrogation.

Elle glissa les pouces entre le tissu et la pointe de ses hanches. Une ombre lumineuse dont j’observais la pantomime. Elle fit descendre le tissu blanc avec cette suite de gestes typiquement féminins, ses gestes qui émeuvent l’espace d’un instant au milieu du quotidien ou dans l’espace clos de l’intime. Une mèche que l’on replace, les agrafes du soutien-gorge fixées sous les seins blancs puis le mouvement des mains et des bras pour les faire glisser vers le dos, les lèvres qui se meuvent pour être peintes, la serviette qui se fixe au fond de la culotte ou les doigts qui replacent cette dernière lorsqu’elle s’enfonce au creux des fesses. Tous ces gestes si quotidiens qu’ils en sont invisibles, tous ses gestes qui m’ont toujours touchés, des gestes de femmes, des gestes qui me sont inaccessibles, qui disent l’autre sexe.

Je passais les doigts sur la tige d’une herbe sauvage. Rugueuse. Pas désagréable. Comme des milliers de mains, si minuscules qu’elles en devenaient invisibles, essayant de retenir mon doigt, son mouvement.

Elle tendit son cul vers moi. Innocemment. La culotte, elle aussi, l’était, innocente : en coton, blanche. Et la peau délicate de son cul était gaufrée par les fils de chaîne et de trame de la couverture. Il était émouvant son cul. Il remuait les tripes et  bouleversait le cœur. C’était un bateau ivre.

Elle le plia consciencieusement et s’accroupit pour le déposer à côté du haut. Je bandais comme un faune. Et mon cœur battait si fort.  J’en sentais la vibration avec la même intensité qu’un fantassin, fixant la charge de cavalerie ennemie, sentait le galop des chevaux battre dans sa poitrine. Comme lui, je savais jusque dans ma chair, que quelque chose d’essentiel allait se jouer. Entre la peur d’agir et la nécessité vitale de faire, j’étais en première ligne. En stratège, elle m’y avait placé. Quelle serait ma valeur ? Je n’en savais rien.

Verticale, elle me dominait, moi, l’horizontal.

Elle enleva sa culotte en pliant la jambe et en riant de sa perte d’équilibre, du vacillement. Et moi, je tendis la main vers sa cheville. La toucher, toucher sa peau devient une nécessité, poser ma peau contre la sienne pour me dire que tout cela existe. Que la chair de ce moment est sienne, chaude et douce.

J’arrêtais mon mouvement à quelques millimètres de sa peau. J’eus soudainement froid. Je me comportais comme un prédateur. Je n’avais pas le droit de faire cela. Ce corps, même nu et offert à ma vue, n’était pas mien, il n’était pas ma possession, je n’avais aucun droit sur lui. Je ne suis pas ça. Je ne veux pas être ça. Je fermais les yeux et reculais mes doigts – j’eus la sensation de sentir rayonner sa chaleur et plus que cela, sa vibration.

« Tu peux. »

Je levais les yeux. Et au-dessus de la brèche sombre et tendre de sa vulve, surplombant ses seins, son regard me confirma ce que sa voix, dans le bruissement des feuilles, m’avait chuchoté.

Je pouvais la toucher. Je pouvais rendre tangible son corps, prendre l’empreinte, de mes doigts, et peut-être de mes lèvres – j’en caressais l’espoir -, du modelé de ses membres, des textures multiples de sa peau.

Je posais, avec la délicatesse d’un prêtre pour les pages du Livre, la pulpe de mes doigts sur le haut de sa cheville. Ma main se déploya lentement pour en chantourner le galbe. La peau était fine, de petits poils horripilés par mon contact, prirent la lumière sur le fond vert des hautes herbes et la douceur s’écoula au travers des terminaisons nerveuses de mes doigts pour m’en imprégner la viande et m’en gorger la mémoire. Je fermais à nouveau les yeux. Je voulais la toucher, jouir de cela et en enregistrer chaque seconde.

Après nous fîmes l’amour. Doucement. Avec la lenteur des gestes d’un après-midi d’été, dans la chaleur du soleil et de nos peaux touchées. Mes mains avaient une faim que ma bouche n’arrivera jamais à égaler. J’ai baisé de mes lèvres ses seins, sa bouche et son sexe. J’ai léché la chair humide de sa vulve douce, j’en ai pénétré le cocon avec la langue, j’ai senti jouir son corps à pleine bouche. La peau tendre de sa poitrine fut un met délicat, celle de son cou me bouleversa et autour de ses chevilles mes doigts serrés laissèrent un tatouage éphémère.

Mais mes mains… Mes mains purent faire ce qu’aucun autre sens ne pouvait faire : percevoir un corps dans son ensemble, en faire l’inventaire, la découverte la plus douce ou la plus impudique. J’ai touché son corps comme on s’abreuve à une source. Elle eut son dernier orgasme les mains sur ma poitrine, les miennes sur ses seins. Le vent bruissait dans les arbres et je crois que j’ai dit quelque chose en jouissant.

Elle me chevauchait encore après le plaisir. Sa tête reposait sur ma poitrine, ses boucles noires caressaient ma peau et nos souffles se ralentirent en prenant leur temps. Mes doigts jouaient avec ses cheveux, allaient et venaient le long de ses flancs.

Elle se redressa et me sourit. Je touchais ses lèvres du bout des doigts, quelques rayons percèrent les frondaisons et se posèrent sur son visage. J’en dessinais le contour.

Ce fut la dernière fois.

Sablier

Vous m’avez dit « S’il vous plaît, comptez ».

J’ai dit : « A partir de combien ? »

Sablier arithmétique qui finit dans un cri et la lumière dans vos yeux que j’exige parfois d’être ouverts. Autour d’eux, j’aime voir votre visage se déchirer comme l’océan sous la tempête.

Le jouet, multiplicateur exponentiel, bourdonne en hors champs.

10

Mordillement des lèvres. Et ce regard mi-chienne mi-louve.

9

Gémissements de souris et rictus de chatte affamée.

Je ralentis le décompte. Les mathématiques sont aussi question de rythme.

8

Vous sentez ma main sur votre nuque et je chuchote : « Il faut tenir. »

Vous acquiescez de la tête. Je souris.

7

Derrière vos lèvres closes, des souffles puissants grondent, Pandore, je suis.

6

J’ai laissé trainer le « s » et regarder votre menton se poser sur votre poitrine. Nuque en tension. Et la bouche, ouverte, cherche l’air. Submersion en cours.

5

Je sens le « S’il vous plaît » arriver. Je relève un coin de ma bouche, en bon salopard.

4

Le bourdon du jouet disparaît sous le ressac de votre souffle et vous me fixez, soudainement, votre regard est celui d’un jour de mai.

« Tenez. Encore. »

3

Votre poitrine se soulève comme un cœur qui palpite. Vos joues rosissent et ma queue durcit.

2

Le tonnerre gronde au dessus de l’océan. Et votre corps se tend.

Voile blanche.

Halètements.

1

La connexion entre tête et clitoris est faite. Il y a le plaisir et la douleur de le contenir.

J’attends. Un peu.

Je souris franchement.

Votre visage est un martyre.

 

« Jouissez ! Maintenant ! »

Le jaillissement et l’assouvissement.

Une femme a joui.

L’espace d’un instant, une éternité est née, a vécu et s’est éteinte.

Plus tard, vous m’avez dit « Merci « .

Après avoir joui, encore une fois.

Seule.

« Là, au bout du quai, je t’attends. »

Elle m’attendait sur le quai. Elle avait traversé la moitié de la ville pour venir me rencontrer.

J’étais heureux.

Elle est mon amie. Celle avec qui je devais regarder les étoiles.

C’était le matin, elles étaient parties.

Mais ce n’était pas grave, j’allais la voir.

Le quai était aussi long que la ville était vaste.

Il y a eu un imprévu une semaine avant : nous ne pouvions nous voir que très peu de temps.

Elle avait peur que l’on se manque. Que l’on ne puisse que s’effleurer à quelques minutes près, à quelques pas de distance.

Moi aussi.

Rien n’est facile. Cette fois encore. Mais on devait réussir.

Je la cherchais des yeux. Mon cœur battait la chamade (tu le sauras en le lisant).

Je l’ai appelée. Elle m’a dit : « Là, au bout du quai, je t’attends. »

Elle est arrivée vers moi avec ce sourire que j’aime tant. Mais là… C’était autre chose. La gare, les voyageurs, le bruit, le froid, le reste furent engloutis dans la lumière de son sourire.

Elle est belle. Incroyablement belle. Mais ce n’est pas pour cela que je l’aime (je ne te l’ai jamais dit, je crois), c’est pour ce rayonnement, cette lumière dont elle semble composée.

Elle avait un long manteau jaune. Habillé de lumière. Ça ne m’a pas surpris. J’ai pensé un roman de Modiano où il est question d’une femme en manteau jaune, de métro, de Paris. Je n’étais plus très clair dans ma mémoire.

Elle était comme une pépite, sur le gravier terne et gris, dans le courant d’une rivière. Elle n’était pas au milieu des autres, ce sont les autres qui étaient autour d’elle.

J’ai ouvert les bras, elle les siens, et on s’est étreint.

C’était doux, c’était de l’humain, c’était du temps suspendu par les ailes. Je l’ai serré deux fois dans mes bras. Je crois que je lui ai dit que j’étais heureux de la voir. J’espère que je ne lui ai pas paru étrange, mais je ne savais rien dire d’autre. J’étais heureux. Je ne sais pas le dire. Je sais l’écrire, après.

Je lui ai dit que son sourire était merveilleux. Je ne pouvais faire autrement.

J’ai scruté son visage. Il était si prêt, j’ai pris son empreinte. Mes yeux ont essayé d’en graver le moindre trait dans ma mémoire. C’est évidemment impossible. Je ne sais que fixer des détails. Cela a toujours été ainsi. C’est ce qui est important, qui me perce l’âme qui reste.

Ses yeux donc, le crépitement que l’on y trouve, comme celui de la lumière du soleil, un après midi d’août dans l’eau d’une fontaine, là où la lumière sculpte la dentelle liquide, l’eau devenue flammèches.

Son sourire aussi la révèle. Un sourire qui est une porte sur la profonde bonté et l’empathie qui l’habite. C’est un sourire de foi en l’autre. C’est une bénédiction.

Croyez moi.

Une belle âme.

On a recherché un dealer de caféine.

Elle m’a dit que la gare du Nord n’était pas vraiment son territoire. J’ai ri. Moi, c’était cette ville qui n’était pas mon territoire.

Elle m’a payé mon café. J’ai protesté. Elle m’a dit c’est comme ça. J’ai fait taire le vieux mâle blanc cis. J’ai encore souri

Je souris beaucoup. Je ne le sais pas toujours.

On a parlé, à la fois un peu intimidés mais aussi impatients d’entendre l’autre, de le voir parler, se modeler dans une réalité autre que celle de nos échanges derrière un écran ou dans le haut-parleur d’un téléphone. On a beaucoup ri aussi. Elle est drôle, intelligente, vive.

Elle m’a appelé « Monsieur l’écrivain ». Elle sait que je ne sais plus où me mettre lorsque l’on me dit cela. Elle est taquine. Ça fait aussi son charme. J’ai répondu, bredouillé un truc peut être drôle, je ne sais plus, mais j’étais confus. Elle a ri. C’était beau.

Je tentais d’être à la hauteur, de ne pas décevoir… Mais je ne sais pas jamais trop comment faire.

Mes yeux clairs l’ont fixés. Je voulais savoir. Une femme forte, pleine d’humour, qui en impose, sûre d’elle, à l’aise avec sa féminité, ça je l’ai vu. Lumineux.

J’ai aussi perçu les fêlures, je les connais. On se dit beaucoup de choses. Elles sont là mais elle est plus forte qu’elles. Elle ne le sait pas mais elle est très forte.

Le temps filait, hémorragique, nous sommes allés vers la station de métro.

On prenait la même ligne mais dans des directions opposées. J’avais le temps. Je l’ai accompagnée sur le quai. Les portes des voitures étaient ouvertes. Elle m’a dit : « je prendrai le suivant ». Elle a étiré le temps au maximum. On a parlé, c’était bien.

Puis d’autres portes se sont réouvertes. Elle m’a dit : « Je dois y aller ». Elle a ajouté mon prénom, le vrai, et ses yeux brillaient. J’ai eu l’impression que ce fut soudain, précipité. Comme si elle fuyait. Comme si elle réduisait au minimum l’adieu. Elle aurait voulu rester, des heures – elle me l’a dit après, dans les mots du téléphone – moi aussi, j’aurais voulu, mais la vie, l’exigente, la prosaïque, celle qui reçoit un salaire, exigeait son dû. Elle a presque couru vers le ventre ouvert de la voiture. C’est ce que j’ai cru. La vérité est sans doute autre.

Son visage était triste. Je lui ai souri. Je n’aime pas la savoir triste. Elle est partie se placer parmi les autres. Juste derrière les portes.

Le gobelet de café à la main, les yeux dans les miens. Elle était, dans son manteau-soleil, différente. Elle était au monde.

Elle était triste mon amie. J’étais heureux de l’avoir vue, enfin, mais on allait déjà se quitter.

On ne s’est pas quitté des yeux, petits sourires un peu tristes aux lèvres, lorsque le métro est parti. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse, je l’ai serrée dans mes yeux. Bien fort.

J’ai oublié de lui dire, qu’un jour, on les regarderait ces fichues étoiles. Et que je l’aimais, mon amie.

Possession

Ce sont les bruits qui forment les premières lisières du souvenir : l’escalier majestueux et sombre, la porte qui s’ouvre et enfin le bruit de ses pas sur ce parquet aussi vénérable que les chênes qui furent abattus pour lui donner vie.

La lumière du jour, derrière la grande fenêtre, était estompée par les voilages. Celle d’un après-midi de novembre. Une lumière qui n’avait pas envie d’être là ébauchait la scène.

C’était une lumière d’abysse.

« Une lumière prémonitoire ? » Elle s’était posée la question, elle s’en souvenait.

Il y avait le lit. Au milieu de la pièce, une masse à la fois étrange et familière. Un lit à baldaquin, un lit de princesse de conte de fée, mais ici, il était noir, les tentures aussi. Comme celles d’un dais mortuaire. Les draps étaient eux d’une blancheur éclatante, ce qui, par contraste, les rendait presque obscènes. Les murs, couverts de bois, – elle était dans un monde composé de cette matière encore vivante même après son dépeçage – étaient nus. Une odeur d’encaustique. Ça aussi, elle s’en souvenait.

Elle ne vit qu’une seule pièce de décoration : un long miroir rectangulaire reposant sur le sol, appuyé sur le mur, à droite du lit. Elle se dit qu’allongé, on devait, en tournant la tête, pouvoir se regarder.

Les bruits du monde extérieur parvenaient, étouffés et sourds, à s’immiscer dans la chambre – car c’en était une – mais sans en perturber le calme, la quiétude de catafalque.

Elle ne pouvait s’empêcher de plonger dans des métaphores funèbres. Elle s’en étonna. Pourtant, elle était venue faire ici l’antithèse même de la mort, elle était venue ici pour baiser et jouir, pour se sentir vivante lorsqu’il la prendrait, jouerait de son corps et elle du sien – s’il lui en laissait la possibilité, car elle ne savait pas quelle serait la narration qu’il avait choisie pour cette fois.

Ils ne baisaient pas, tous les deux, ils se racontaient des histoires dans lesquelles ils jouissaient. C’était différent.

Elle respira profondément.

« Où était-il ?”

« Tu te demandes où je suis, n’est ce pas ?”

Elle sentit son sourire moqueur dans la phrase.

La voix venait de sa gauche, un peu en retrait. Elle tourna lentement la tête. Elle mit un peu de temps à le voir. Cette partie de la pièce était plongée dans une pénombre plus épaisse.

Elle distingua une forme qui se fit de plus en plus précise.

Un fauteuil, un Chesterfield sans doute – elle se demanda pourquoi elle en fut si certaine, l’atmosphère du lieu sans doute -, et lui, assis, les coudes reposant sur ses cuisses, le menton posé sur ses poings fermés. Elle ne voyait pas ses yeux, ni l’expression de son visage. Elle sentit, mais c’était peut-être une reconstruction mentale de la scène, son parfum – effluves fugitives – « Bleu ».

Elle savait que son regard était celui d’un conteur, celui d’un raconteur, un regard un peu fiévreux mais maîtrisé qui observe l’auditoire pour en prendre possession. Un regard de marionnettiste aussi.

“Avance vers le lit.” L’ordre premier. Leur histoire d’aujourd’hui serait donc sous le signe de son pouvoir et de son obéissance. Alors, qu’il en soit ainsi. Elle sourit et se dirigea vers le lit.

“Assieds-toi. A droite, face au miroir.”

Le bruit de ses pas, lents comme un décompte, emplissait l’espace. Elle se regarda s’asseoir. Elle se trouvait attirante. Pas belle, ça, c’était impossible. Son péché originel. Avec sa jupe noire d’une simplicité évidemment feinte qui lui sculptait un cul bouleversant et presque innocent, sa veste un peu austère – noire, elle aussi – et son chemisier blanc, pour le contraste, qui attirait le regard sur son décolleté pâle comme une aube d’automne, elle se savait désirable. Sans ostentation. Une surface lisse qui hurlait le feu souterrain.

Elle sourit. Le lit et elle étaient en accord, chromatiquement manichéens.

“Lève les yeux. Regarde.”

Un miroir. Le baldaquin était couvert d’un énorme miroir. Elle se voyait en plongée. Tant de surfaces réfléchissantes, de reflets et de regards renvoyés, de mises en abîme et de lignes de fuite… elle attendait la suite.

Elle l’entendit se lever et ses pas faire gémir le parquet.

Elle serait la prochaine.

Elle sourit à cette pensée. Elle connaissait la destination qu’ils atteindraient, comme à chaque fois, mais c’était le voyage l’inconnu, l’espérance.

Il sortit de l’ombre. Chaque main était refermée sur quelque chose. Et ces “quelque chose” pendaient un peu de part et d’autre des poings. Des entraves noires à l’étoffe intérieure rouge – un peu clichées mais jolies – dont chaque paire était reliée par une chaîne argentée – elle en compta assez pour savoir que chevilles et poignets seraient contraints – et un foulard blanc. De la soie sans doute.

“Allonge-toi.” Elle voyait ses yeux. Enfin. Il lui sourit. Ordre second. Début de la série.

Elle le fit le plus confortablement possible. Ce ne fût pas difficile. Le lit et les oreillers l’étaient.

Comment avait-il trouvé cet endroit ? Comment avait-il su qu’une telle chambre existait ? A deux pas de chez elle en plus ? Elle s’interrogea. C’était à son tour de proposer un lieu. Les jeux de rôles auxquels ils aimaient jouer incluaient des lieux qui complétaient le jeu, lui donnaient atmosphère et saveur. Matérialité aussi. Elle ne lui demanderait pas. Comme lui ne lui demandait jamais comment, ni pourquoi. La première question était inintéressante et la seconde, si elle devait se poser, indiquerait un échec, une faute de goût de la part de l’autre. Ce n’était pas encore arrivé.

Il posa sur le lit les accessoires. “Regarde.” Il lui indiqua, en levant les yeux, de fixer le miroir. Elle le fit et il la fixa en faisant ricocher son regard dans le miroir. “A partir de ce moment, tu ne dois plus croiser mon regard ailleurs que dans l’un des miroirs.” Il marqua une pause. Un coin de sa bouche se leva, parcheminant sa joue, à la barbe de trois jours savamment négligée, de quelques rides d’expressions. Semi-rictus de chat jouant avec une proie consentante. “Sinon le jeu prendra fin.”

“Salaud.” pensa-t-elle mais elle se mit à mouiller. Son corps trahissait sa pensée. Oxymore écrit à la cyprine.

Il glissa ses mains sous la jupe et tira doucement sur sa culotte pour lui enlever. Elle leva un peu les hanches pour l’aider. Elle se vit le faire. Les miroirs étaient ses yeux.

Elle le regardait faire comme on assisterait à un spectacle un peu plus immersif que les autres. Elle se voyait. Cela l’excitait. Plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle le vit lever la tête et se connecter à ses yeux. C’était l’impression exacte qu’elle ressentait. Une connexion. Un petit choc électrique lorsqu’elle vit ses yeux verts.

Il porta à son nez la culotte – devenue boule de tissu dans son poing – qu’il huma profondément, en fermant les yeux. Il les rouvrit – petit secousse dans son ventre – et elle vit ses lèvres former des mots : « J’aime tant ton odeur. Celle de ta peau, de tes cheveux, de ta sueur au creux de ton cou, entre tes seins mais rien n’égale l’odeur de ton sexe. C’est le parfum de ton âme, celui de ta fragilité et de ta force, c’est celui, animal, de la chienne et, affirmé, de la femme qui sait ce qu’elle veut donner… ou prendre. » Son autre main se posa sa vulve et deux doigts – elle les vit avant de les sentir – pénétrèrent sans aucune difficulté en elle. « Et je ne parle que du plaisir d’un sens. » Il lui sourit doucement. Se retirant de son vagin, il porta à ses lèvres les doigts mouillés et les suça. « Le goût de ta chatte est aussi délectable. Épicé et sucré, je ne m’en lasse pas. »

Des mots qui prennent au ventre, des mots qu’elle sent battre en elle.

Il eut ce sourire si doux, ce rayon de lumière qui filtre lorsqu’il entrouvre la porte.

Il l’avait toujours lorsqu’il brandit les entraves. « Vos poignets. »

Le temps du vouvoiement était venu. Elle devenait le jouet. Il devenait l’instrument. Ils allaient entrer en scène.

Elle tendit les bras vers lui, elle se regardait le faire. Toujours spectatrice, à la fois sur les planches et au balcon. Cliquetis des boucles et lente pression cerclant ses poignets, il commençait à marquer son territoire.

Il descendit du lit et, utilisant les miroirs pour suivre ses mouvements et multiplier les angles de vue et les perspectives, elle le vit utiliser des crochets fixés dans la structure même du lit – elle ne les avait pas remarqué, ils étaient de couleur noire, mate, invisibles au premier abord, un lit fait pour être contraint, un lit de possession, d’exorcisme – pour attacher les entraves derrière sa tête. Ses bras étaient tendus et son corps suivait le mouvement, il se mettait en tension, muscle après muscle, centimètre carré après centimètre carré de peau, nerf après nerf. Elle se dit que ses seins étaient plus petits dans cette position. Ses tétons étaient durs, presque douloureux.

Il ne disait rien, il maniait son corps à elle avec fermeté et souplesse. On ne percevait que le grincement du lit et des lames de parquet, leurs respirations – elle eut l’impression que la sienne était bruyante, trop présente -, les bruits du dehors rôdaient, évanescents, autour d’eux. Un monde si étranger, comme une dimension parallèle, ils n’étaient plus de ce monde là, plein de bruits laids, d’odeurs écoeurantes, de regards vides, de gestes absurdes et sans but. Ici, tout était important, tout faisait sens. Ils habitaient cette chambre, ils faisaient corps avec elle, tout ce qui la composait, tout était signifiant ici. Chaque regard qu’ils jetteraient en pâture aux miroirs, chaque mouvement qu’ils feraient, chaque mot qu’ils diraient, tout comme ceux auxquels ils ne donneront pas vie, tous auront des conséquences fondamentales, mettront en branle une dérive de leurs corps-continents et ils libéreront le Léviathan. Alors ils se laisseront dévorer. Enfin dévorés.

Il saisit une cheville, l’enserra d’une main ferme. L’air siffla entre ses dents et son dos s’arqua légèrement. Il savait. Cette partie de son corps entrait en résonance avec le plaisir. Son plaisir. Elle faillit braquer ses yeux directement sur lui. Elle se retint in extremis. Lui la regardait, il la testait. Elle le vit dans le miroir la surveiller, son profil dans la lumière terne était celui d’un tentateur, d’un provocateur. Elle avait résisté. Il tourna la tête, ils se fixèrent de reflet à reflet. Elle le défiait. « Bien. Mais n’espère pas m’échapper même dans ces miroirs. Ils sont mes alliés. Ils sont mon piège. » Et il rit. Sûr de lui. Sûr d’elle aussi.

Le rituel se poursuivit aux chevilles.

Il quitta le lit.

“Regarde au-dessus, le miroir.”

Elle vit ses mains lui relever sa jupe sur ses hanches, aucun ménagement, il la remonta sur son ventre comme on ouvre négligemment un rideau. Il tira sur le chemisier, elle entendit le tissu craquer, un ou deux boutons sauter, et ses mains se glissèrent dans les bonnets pour en sortir ses seins, mettre à l’air libre les aréoles – qu’il aimait tant lécher, sucer et mordiller -, là encore sans réelle attention, sans douceur, comme il sortirait une pâte d’un pétrin. Sa poitrine, en partie dénudée, pressée par le soutien-gorge et le chemisier à moitié ouvert, lui fit penser à cette matière blanche, gonflée et déformée, mise à nue, exposée, et non plus à ses seins ronds, denses et affirmant sa féminité qu’elle aimait ; c’était l’une de rares parties de son corps qu’elle aimait d’ailleurs. Il l’avait fait exprès.

« Que voyez-vous ? Racontez moi. Ne mentez pas. Je le saurais. »

Elle ne dit rien. Durant une minute ou peut-être deux, elle fixa intensément son reflet. Que voyait-elle ? Vraiment. Elle l’entendait respirer, marcher et s’éloigner un peu du lit – il était entre le lit et le miroir reposant contre le mur. Elle ne voyait donc qu’elle dans ce putain de miroir. C’était presque insupportable, ce reflet, ce qu’il renvoyait d’elle. Insupportable car terriblement excitant, impitoyablement excitant. Elle sentait son sexe se mouiller, – elle le voyait même dans la glace -, des seins devenir durs, elle sentait palpiter son ventre, presque battre plus fort que son cœur. Elle voyait, elle se voyait vraiment. Son corps entravé, vulnérable, sa chair montrée, dévoilée brutalement, sans esthétisme. Une chair à prendre, une bête à saillir, de la viande à foutre, voilà ce qu’elle voyait. Et ça la faisait mouiller, putain, elle coulait, chaque morceau de cette chair voulait être baisée, prise, ravagée. Elle voulait qu’il la fasse gueuler comme la chienne qu’elle était. Elle n’était pas forte, ni maîtresse de son destin, de son corps, libre, tout ce qu’elle était, tout ce en quoi elle croyait, luttait, n’était rien ici. Elle s’était dépouillée de tout cela. Elle était une femelle qui voulait se faire couvrir, se faire défoncer par une queue, des mains, des doigts, peu importait. Qu’on l’a ravage, c’est tout ce qu’elle demandait. Que celui qui voulait la respecter aille se faire foutre ! Ici, elle était faite pour prendre, encaisser et gueuler, supplier et oublier toute velléité de contrôle.

« Une chienne… je suis une chienne, une salope qui veut que vous la baisiez comme la dernière des putes. Je veux me faire attacher, maîtriser et que vous me ravagiez la chatte, la bouche ou le cul. Je me fous de ce que vous allez me faire. Je n’ai aucun choix à faire. Je suis à vous. Entièrement. Définitivement. Je veux que vous me fassiez tellement jouir que j’en aurai mal, que j’en gueulerai de ne plus en pouvoir. Je suis une salope qui aime ça. Qui aime enfin ça. Baisez moi. S’il vous plaît. »

C’était sorti d’un trait. Dans aucune hésitation, ni pause. Elle s’était purgée. Elle voulait qu’il la remplisse d’autre chose maintenant. De choses sombres, dures et chaudes.

« Fort, s’il vous plaît. Je vous en prie. »

Se soumettre la grandissait. C’était l’esclave qui exigeait sa soumission, qui l’imposait. Hegel dans une chambre, la dialectique du plaisir en laisse.

« J’accepte votre soumission. »

Il se rapprochait.

Elle continua de fixer le miroir la surplombant, il était trop près, si elle tournait la tête tout pouvait s’arrêter. Elle l’entendit murmurer à quelques centimètres de son oreille – il s’était agenouillé – :

– Quel sera le mot ?

– Sirène

– Bien. Je reviens.

Il regagna l’ombre d’où il avait émergé tout à l’heure.

Elle s’observa dans le miroir latéral : elle était vulnérable, attachée, soumise au moindre désir d’un autre, elle n’était plus elle-même, elle était ce qu’il voulait. Elle était l’argile qu’il allait modeler de sa volonté autant que de son corps, elle était la matrice de ce qui allait prendre vie ici. Il n’était rien sans elle. Elle se sentit si forte, si puissante et si libre à ce moment qu’elle en eut les larmes aux yeux et le sexe brûlant.

“J’ai ce qu’il me faut.”

Il pénétra dans le miroir en prononçant cette phrase. Il allait commencer.

Il laissa sa main courir sur son corps – des pieds à la tête – , s’attardant un peu là où la peau devenait feu et braises.

Elle voyait le reflet de tout ce qui se passait, un dédoublement de l’instant présent, un trouble dans sa personnalité.

A sa grande surprise, il vint s’agenouiller entre ses jambes ouvertes. Elle passait d’un miroir à l’autre cherchant dans leur surface la réponse à ses questions : Que va-t-il faire ? Que va-t-il me faire ?

Il releva sa manche droite, soigneusement, lentement. Il tendit le bras, plaçant la main en surplomb de sa vulve.

– Tu t’interroges, n’est-ce pas ?

– Oui.

– As-tu peur ?

– Non, j’ai confiance en vous. Mais je…

– “Je ne sais pas comment je vais jouir car je vais jouir. Mais comment va-t-il me crucifier ? Comment va-t-il me soumettre à sa volonté ? Serais-je à la hauteur ?” Tu te poses ces questions, n’est-ce pas ?

– Oui… ces questions…

– Regarde bien alors. Les miroirs te montreront la réponse. Ils ne mentent pas, eux.

Son bras gauche alla chercher derrière son dos, une bouteille translucide, cachée à sa vue jusque là. Il la plaça au-dessus de sa main et en fit couler le liquide épais. Celui-ci commença à couvrir ses doigts puis s’écoula en gouttes lourdes sur son sexe, ses cuisses. C’était un peu froid.

– Tu sais ce que c’est ?

– Du lubrifiant…

– Oui et tu sais pourquoi je m’en couvre la main ? Evidemment que tu le sais. Je vais l’introduire en toi. Entièrement. Je vais te remplir de mes doigts, prendre possession de ce vide, chaud et accueillant. Je te baiserai comme cela. Tu n’auras ni mon sexe, ni ma bouche. Tu auras ma main. Je vais te pousser à l’accepter, la prendre en toi, je vais de modeler, t’ouvrir et te faire aimer cela. Tu auras l’impression que tu n’y arriveras jamais, que je vais te déchirer mais tu vas en crever mais tu vas me demander de continuer, de le faire.

Elle savait tout cela. Il ne mentait pas. Mais elle avait peur et ça l’excitait, elle mouillait et sentait son vagin palpiter, battre à l’unisson du sang dans ses tempes.

Sa main luisante se posa sur sa chatte et commença à la caresser. Du bout des doigts comme on caresse un chat – cette image la fit sourire -, il prenait dans sa paume ce renflement fendu et le pétrissait. Elle sentait/voyait tout cela, sa main dans le miroir comme un cache-sexe sur sa vulve, ses doigts glissant sur son clitoris, ses lèvres. Une chorégraphie démente, l’impression de découvrir des sensations inconnues. Pourtant elle s’était déjà tant fait jouir et on l’avait fait jouir tout autant. Il y avait quelque chose de nouveau.

Il lui écartait les lèvres pour les lire en braille, les serrait pour branler sourdement le clitoris ou de la paume en presser le drapé.

Elle allait jouir. Elle le dit aux reflets. Elle en vit un sourire. Elle vit des yeux devenus émeraudes, impitoyables et froides dans leur éclat.

« Jouir ? Tu n’en es qu’aux prémices pourtant. »

Elle se cambra faisant de chaque pouce de peau tirant sur les entraves une nouvelle zone érogène. Et elle jouit en un « oui » sifflant.

Il en profita pour glisser quelques doigts supplémentaires en elle. La machine infernale entrait en branle. Deux doigts la caressaient et exploraient et alors que d’autres, sur la partie émergé de l’iceberg, traçaient des cercles lents et concentriques.

Il l’avait cueillie à la sortie du premier orgasme, le deuxième s’annonça sans lui laisser de répit. Elle avait compris que le renoncement au contrôle était inévitable. Elle était si heureuse. Elle était l’épave qui dérivait à la merci des courants espérant l’engloutissement, le maelstrom.

Elle jouit encore, en tension. Chevilles et poignets cerclés de feu dans le bruit des chaînes raidies.

« Maintenant, il est temps. Le veux-tu ? »

Elle haletait. Les gouttes de sueur lui brûlaient les yeux, des contractures lui raidissaient fesses et ventre.

Elle se voyait, là, au-dessus, pitoyable de plaisir et désirable comme une proie à l’attache.

« Oui… Fais moi gueuler. Montre moi qui tu es ! Si tu me veux, il va falloir faire mieux. »

Elle le défiait violemment. Elle ne sut jamais pourquoi elle le fit. Elle lui jetait son désir à la gueule comme une bravade kamikaze.

Une main vint, fulgurante, lui saisir la mâchoire, l’empêchant d’articuler quoi que ce soit d’intelligible.

« Tu veux jouer ? Bien. » Le ton était acéré, maîtrisé, aussi moqueur que menaçant.

« Regarde bien. Tu vas aimer. »

Le miroir. L’espace de contention de son regard. Il contrôlait aussi cela.

Elle ne voyait que le haut de son corps et sa main comme un étau autour de sa mâchoire. Sa bouche déformée par la pression des doigts et son sourire. Elle se souriait, lui souriait. Un sourire atroce, obscène. Un sourire de damnée.

Son sexe s’ouvrit. La pression était douce, décidée et continue. Il s’enfonçait en elle. Il enfonçait en elle, dans son ventre, le pouvoir qu’elle lui avait concédé. Il prenait possession de son fief. Le lubrifiant faisait son œuvre. Il lâcha son étreinte sur sa bouche et se redressa. Elle put voir dans le reflet ce que faisait ce corps au sien. Doigts réunis dans un faisceau grossier, le pouce légèrement en retrait, en arrière garde, de petites rotations alternées comme une vrille permettant de creuser ses chairs. Elle ouvrit les cuisses, avança avec d’infinie précaution son bassin pour accompagner sa main. Du bout des doigts, il la caressait au cœur de son sexe et il avançait toujours. Elle avait le sentiment de se remplir, cette sensation sourde qu’il la prenait vraiment, totalement. Une possession.

Elle ne voyait plus que les dernières phalanges de ses doigts et il progressait encore.

Soudain elle fut gênée par quelques chose, un bruit, une vibration dans ses tympans. Elle vit une femme au visage ravagé par la sueur – et des larmes peut-être -, son maquillage avait coulé, des mèches seraient engluées sur son front, un rictus brouillait ses traits et dans ses yeux, il y avait comme des éclats de folie. Cette femme hurlait, elle gueulait comme une folle, une banshee au cri tellurique. Elle eut peur de cette femme. Elle était aussi fascinée. Qu’avait-elle donc vue, subie pour être dans un tel état ? Pour avoir le regard aussi éclairé ?

Elle se rappela le miroir et elle sentit les va et vient de ce phallus grossier, un sexe de Minotaure, un couteau sacrificiel qui la baisait. Elle jeta son bassin sur lui. Il était le flux, elle était le reflux. Elle se baisait sur sa main autant qu’il la prenait. Elle ne contrôlait plus rien. Elle ne sentait que les vagues, terrifiantes, puissantes qui lui parcouraient le corps, de la chatte à la tête, des échos infernaux, ping pong cataclysmique. Et cette femme qui gueulait au loin, elle hurlait si fort… des mots immondes, des mots d’amour qui puaient le plaisir brut, la jouissance avec griffes et crocs et l’envie que cela ne s’arrête plus, jamais plus.

« Regarde moi. »

Elle jouit en se regardant dans ses yeux.

Il souriait.

Fragile 4 – Jouir – Baiser(s)

(ce texte est la suite de Fragile 4. Jouir – Préliminaires )

Baiser(s)

Je m’étais chargé comme d’habitude, de ranger et nettoyer. Je l’avais envoyé paître gentiment lorsqu’elle avait essayé de m’aider.

Elle était assise dans le salon, elle faisait une partie de poker sur son téléphone. Elle est une joueuse redoutable. Je m’avançais vers elle. Elle ne me voyait pas, occupée qu’elle était à dépouiller les malheureux qui l’affrontaient.

Je lui ai pris son portable des mains, je l’ai posé sur le canapé. Elle m’a regardé un peu surprise. Je lui enlevais ses lunettes et les posais à côté du portable toujours sans un mot. Elle sourit. Et prononça un : “Oh !” faussement outré. Je caressais doucement sa joue et lui souris à mon tour. Je me penchais pour l’embrasser. Les baisers ne restèrent pas longtemps doux et délicats. Nos mains parcoururent nos corps, en dessinèrent les contours, leur donnaient une réalité chaude et palpitante. J’aime caresser ses cheveux, les respirer. Il y a des océans de voluptés dans les cheveux des femmes. Baudelaire avait raison. Sa bouche était affamée, elle avait envie de moi. J’étais heureux. Une joie de gamin qui sait qu’on l’aime. Elle a des seins superbes. Des seins de nourrice. Des seins-refuge entre lesquels on peut oublier le monde, le reste, ce truc grisâtre dans lequel on patauge plus ou moins habilement. Je les caressais à travers l’étoffe, à pleine main. Mes lèvres se posèrent sur son cou. Là où je sais que la peau fait gémir sous le baiser carnassier. Ma main qui glisse et, entre la dentelle et la peau délicate, s’introduit pour sentir la chaleur, celle d’un sein et d’un coeur qui s’accélère. Nos bouches se trouvèrent à nouveau. Puis je serrai et une plainte s’éleva, une plainte très douce qui était aussi un souffle chaud sur mes lèvres, si proches des siennes.

Je relevais son haut et embrassais sa poitrine. Cette peau si fine, si douce des seins féminins. Cette peau de soie sur une chair qui s’embrase. Caresses et baisers alternant sucre et sel. Lorsque je sortis, du bonnet un mamelon, je ne pus m’empêcher de sourire avant de plonger ma bouche vers ce cercle caramel, gonflé et parcheminé, ce bout d’elle, une des parties émergées des rhizomes du plaisir. Je léchais, suçais et mordais. Je soufflais sur les braises qui commençaient à lui brûler sexe et tête.

Cela dura un moment, mes genoux de part et d’autre de ses cuisses, ma main dans ses cheveux, caressant son dos, ma bouche sur ses seins et son cou.

Elle voulait que l’on monte, que l’on aille sur le lit, s’achever de plaisirs.

Mais j’avais encore à faire. Encore à prouver et fixer les règles de ce moment de baise.

Je la fis se lever. Nous reprîmes notre éteinte et nos baisers. J’essayais de lui enlever son soutien-gorge. On rit car je fus aussi laborieux qu’un lycéen. Il était nouveau. Lorsque les seins furent libérés, je puis les annexer librement, totalement. Elle me caressait les cheveux alors que je les dévorais.

La boucle de sa ceinture s’ouvrit dans un bruit métallique, bouton et braguette ne résistèrent pas et mes doigts furent sur sa chatte. Vite. Très vite.

La fente était humide et ouverte, brûlante aussi. J’enfonçais deux doigts. Sans ambages, ni minauderies. Elle était prête. Je lui dis, mes yeux dans les siens : »Tu vas jouir. Ici. » Elle avait l’air surpris mais me serra plus fort encore, en poussant, comme à chaque fois, ce petit cri, presque un souffle, lorsque je la pénètre de mes doigts. Elle aime ça. Elle aime être remplie par eux. Je le sais. Elle allait être comblée. Ça ne faisait que commencer.

Ils s’activèrent et elle essaya d’écarter plus les cuisses mais son jean l’en empêcha.

Je le fis glisser, elle se retrouva, le pantalon sur les chevilles, empalée sur les doigts et entre mes bras. Elle écarta et je me mis à bien la branler. Elle allait jouir. Vite. C’était évident. Elle me regardait les yeux grand ouvert, surprise un peu, devant la vague qui s’annonçait déjà. « Tu vas jouir ? » Elle gémissait en me regardant. « Dis-le moi !”, je branlais plus et d’un doigt en sus, je lui arrachais un « oui ». Le son mouillé de mes doigts la prenant se répercutait dans l’espace de la pièce. Elle s’agrippa à mes épaules et se mit à jouir en fermant les yeux et en souriant. Je ralentis le mouvement. Lentement, mes doigts de retirèrent pour revenir vers la caresse sur sa vulve détrempée. Elle haletait dans mon cou. Les baisers reprirent. Légers, doux et tendres.

Je me concentrais sur son clitoris. Il roulait sous mon doigt. Rapidement, c’est avec lui, qu’elle atteint à nouveau l’orgasme. J’avais cette sensation de contrôle. Je la contrôlais par le plaisir et la parole – en fait, elle l’autorisait ce contrôle, je n’imposais rien qu’elle n’ait décidé, accepté ; rien qu’elle ne m’ait octroyé – : je lui demandais de dire, de crier. Je voulais l’entendre pas seulement le voir, son plaisir. Et elle le fit. Elle ouvrait la porte. J’étais sur le bon chemin.

J’eus l’intuition de ce que j’avais à faire. La faire jouir, évidemment, mais j’avais plus à atteindre. C’était notre première fois depuis l’incident. Il y avait d’autres enjeux, pour elle et pour moi.

Je la fis pivoter sur elle-même – nous étions en plein câlin post orgasme – et me retrouvais derrière elle, mon torse contre son dos. Elle riait en me disant : « Mais que vas-tu me faire ? » Je lui déposais un baiser dans le cou et lui enlevais, enfin, son haut. Je posais une main sur sa poitrine, la serrant contre moi, en prolongeant la succion de mes lèvres sur son cou. Zone érogène que je connaissais bien. Elle posa une main sur la mienne et l’autre vint se poser sur ma nuque pour caresser mes cheveux. Elle aimait.

Entre ses cuisses, je glissais mes doigts. Écartant les lèvres et glissant sur le bord de l’orifice. Elle appréciait. Elle renforça l’étreinte de sa main sur ma nuque. Je la masturbais avec méthode, sans précipitation. Elle se laissait dériver vers de nouvelles vagues.

Je la fis se pencher, jambes écartées, cul tendu, les mains posées sur les accoudoirs du canapé et d’un fauteuil attenant. Je caressais doucement son dos et mes doigts la pénétrèrent. Deux, toujours deux au début, c’était facile, elle était ouverte et mouillée, elle était prête.

Un à un, mes doigts se rejoignirent pour augmenter le volume de cette bite qui n’en était pas une. J’écartais les lèvres de sa vulve de mon autre main, pénétrant plus encore, la prenant plus totalement, elle jouit plusieurs fois durant cette prise de possession, elle me laissait prendre son corps pendant qu’elle investissait son plaisir, qu’elle en faisait la conquête. Je n’étais qu’un outil entre ses cuisses pour qu’elle atteigne son but, la forme la plus pure de la puissance : s’abandonner totalement à l’autre et s’oublier. Oublier ce qui était advenu.

Je caressais, tout en lui faisant l’amour de ma main, les seins, le dos, le clitoris. Et je sentais venir les secousses, j’embrassais doucement sa bouche aux lèvres ouvertes dans des cris pas toujours silencieux.

J’observais son visage de suppliciée. Sous ses cheveux, rideaux en lambeaux, je cherchais à lire l’abandon, ce cadeau démentiel qu’elle me faisait en m’autorisant à la faire jouir et à me donner le spectacle de sa vulnérabilité la plus absolue.

J’aime la faire jouir. Beaucoup, longtemps. La voir jouir, l’entendre jouir, sentir son corps lentement, ou parfois subitement, se révolter sous le plaisir. Je sais que je ne suis pas un amant exceptionnel avec ma bite.

Alors je veux, je me consacre à la caresser, la lécher, l’embrasser, la doigter pour lui donner du plaisir, le plus possible avant qu’elle me demande de la prendre. C’est important pour elle, moins pour moi. La pénétration n’a jamais été qu’une possibilité.

Il arriva dans le bruit de ses chairs détrempée et de mes doigts devenus boutoir, l’orgasme qui déchire, celui qui fait dire « assez » et qui fait se tendre la nuque pour pousser un cri long, un cri de folle aux yeux grands ouverts mais qui ne voit plus.

Ses jambes tremblaient encore lorsque que je l’aidais à se redresser et que l’on se serra si fort que l’on aurait pu fusionner, ne plus faire qu’un corps, qu’une chair.

Puis nous montâmes. Notre chambre nous attendait. Il y avait encore à jouir.

Je savais que la peur allait être avec nous, dans ce lit. Alors je devais la chasser, lui couper les vivres.

Je lui ai bandé les yeux pour qu’elle puisse le faire. Je ne voulais pas être le malade, ce soir là, celui dont le corps a flanché.

Je lui ai attaché les poignets – elle pouvait s’en libérer quand elle le voulait, le nœud n’était qu’apparemment serré – pour lui dire : “Je ne suis plus celui que tu as vu, là-bas, dans ces lits d’hôpitaux. Blême et faible. Souffrant et pitoyable. Je ne suis pas celui-là. Je vais être fort. Assez pour que tu puisses me laisser faire. Pour que tu l’oublies, celui qui se tordait de douleurs, qui vomissait ses tripes, qui perdait son sang et hurlait sur les infirmières, paniqué et effrayé.”

Je lui ai dit pourquoi je lui bandais les yeux : “ ainsi tu ne chercheras pas à voir si je vais bien« . Elle n’a pas dit non.

Je fus très attentif à elle. Je lui demandais régulièrement si ça allait. Je disais mon plaisir et elle fit de même.

J’ai poussé son plaisir jusqu’à l’épuisement. Il fallait que je le fasse pour lui dire que c’était possible, que je n’étais pas diminué et qu’elle ne me ferait pas mal.

« Tout va bien se passer. » Elle a souri lorsque je lui ai dit ca, au début.

Je lui ai encore dit plusieurs fois, doucement.

Je l’ai fait jouir par tous les moyens. Jusqu’à ce qu’elle me supplie d’arrêter. Jusqu’à la limite entre plaisir et douleur. Les yeux bandés, les poignets attachés, je me souviens de sa voix… J’ai obéi et arrêté. Provisoirement. On est resté enlacés, à se respirer, se regarder, se sourire, parler aussi. Un peu.

Puis je l’ai léchée avant de la prendre en levrette. Ce n’était pas le plus important, pour moi mais Elle aime que je la pénètre, elle a en a besoin, elle me l’a souvent dit. J’ai réussi à bander suffisamment. J’étais heureux de pouvoir lui offrir cela. J’avais eu peur de ne pas y parvenir, de la décevoir.

Et j’ai joui en gueulant. Vraiment. C’était nécessaire, j’étais en colère, apeuré, heureux d’y arriver ; j’ai, en jouissant, éjaculé tout cela en plus de mon sperme.

Je suis descendu pour boire un verre d’eau et lui en rapporter un. Mes muscles me faisaient un peu mal – le lendemain, j’aurai des courbatures, elle aussi. L’eau, fraîche, me fit du bien. Je la sentais parcourir mon corps, ruisseler. Je tournais la tête vers la pénombre du salon, au pied du canapé, il y avait nos vêtements éparpillés, ils accrochaient la lumière, comme des éclats de verre.

On venait d’alterner la baise et la tendresse et, putain, j’étais vivant. On venait de baiser la peur et le doute.

Bien sûr la victoire n’était pas définitive, elle ne l’est jamais, je ne suis pas naïf.

Rien n’est jamais gagné. Rien.

Mais, ce soir, à cet instant, on avait baisé comme des damnés, on avait oublié le reste. Tout le reste.